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Communication au Colloque Gandhi International (10-13 juin 2011) Quels chemins pour une économie non-violente ?

D’une économie alternative à une économie appropriée

Colloque Gandhi International (10-13 juin 2011)


Quels chemins pour une économie non-violente ?

D’une économie alternative à une économie appropriée

Patrice Sauvage

Alors que j’ai quitté il y a maintenant près de quinze ans le champ de l’économie sociale et solidaire pour approfondir les thèmes de la lutte contre l’exclusion et de la vie spirituelle, je constate combien les intuitions qui étaient alors les nôtres dans ce milieu si enthousiaste des expérimentateurs sociaux sont restées d’actualité dans le contexte de la crise économique actuelle, mais aussi du défi écologique que bien peu avaient alors perçu. A l’époque, on parlait d’« économie alternative », avec la conviction quelque peu utopique qu’on pourrait créer une économie qui se substituerait à l’économie dominante : je n’ai pas abandonné la perspective de cette nécessaire alternative à l’économie inhumaine que nous subissons actuellement, mais je préfère utiliser dorénavant le terme « économie appropriée », qui n’ambitionne pas de tout révolutionner mais n’en engage pas moins une transformation radicale quoique progressive. En d’autres termes, tout n’est pas mauvais dans l’économie actuelle, au moins aux yeux de nos contemporains, et je mettrai donc plus l’accent sur l’équilibre qu’elle doit impérativement retrouver pour répondre réellement aux besoins de l’homme, que ceux-ci soient d’ordre matériel, psychologique, cosmique et spirituel.

Une économie déséquilibrée

La critique principale que j’adresse à l’économie actuelle réside dans son monolithisme, son caractère univoque, qui génère cette « horreur économique » [2], cette violence dont nous souffrons tous, d’abord les plus pauvres bien sûr, mais aussi les cadres dont certains en arrivent au suicide.

Le premier déséquilibre est celui de l’économisme : l’économie conçue comme une fin en soi. A la fin du Moyen Age, nous dit Bergson [3], le christianisme avait commencé à libérer en l’homme d’immenses capacités d’initiative, de créativité, en lui donnant confiance en lui-même : ce potentiel fantastique, il a choisi de l’investir dans le développement technique et économique, plutôt que dans l’approfondissement de son intériorité, dans l’horizontal plutôt que dans le vertical, et c’était certainement nécessaire car la survie matérielle conditionne la vie spirituelle ; seuls quelques marginaux (les moines) ont pu alors mener à bien cette quête et la proposer aux autres hommes. A présent, la survie de tous est (ou pourrait être) très largement assurée dans nos pays et pourtant l’économie continue sa fuite en avant alors que son contrat est rempli et qu’on pourrait passer à autre chose, prendre le temps de vivre avec soi-même, avec les autres, avec la nature, avec Dieu…Ce faisant, cet « éco-règne » [4] balaie tout sur son passage et finit par produire plus d’inconvénients que d’avantages comme l’avait annoncé entre autres Ivan Illich : cela est dramatiquement patent vis-à-vis de l’environnement.

Second déséquilibre : à l’intérieur même de l’économie, un seul principe de fonctionnement est mis en œuvre, celui de la concurrence, qui prime sur le développement territorial. Or, selon Jane Jacobs [5], deux éthiques sont absolument à préserver et à équilibrer dans les conduites humaines : celle du « gardien », qui va privilégier la sécurité et l’enracinement dans un terroir, et celle du « commerce », qui met en avant la circulation des hommes et des biens. C’est la seconde qui actuellement l’emporte de manière excessive.

De son côté, l’historien Braudel, relu par F.-X. Verschave [6], distingue trois étages dans la « maison de l’économie » qui sont les étapes successives du développement : au rez de chaussée, l’économie « de subsistance », informelle, familiale, non marchande ; au premier étage, l’économie de marché locale ; au second, l’« échange au loin », le commerce international. C’est ce troisième niveau qui domine tout – et surtout dans nos têtes – avec le primat de la compétitivité et d’une logique gestionnaire qui conduisent à marchandiser toutes nos activités, laminant ainsi ce rez de chaussée sur lequel repose l’ensemble.

Un troisième déséquilibre, plus récent mais bien connu, doit enfin être mentionné : celui de la financiarisation de l’économie : le volume des transactions financières est devenu sans commune mesure avec l’économie réelle, d’où la crise de 2008 avec l’éclatement de bulles tout à fait artificielles qui avaient entretenu l’illusion de la croissance dans de nombreux pays. Cela dit, ce déséquilibre s’est inscrit dans la continuité des déséquilibres décrits précédemment, qu’il a voulu compenser dans une fuite en avant suicidaire, alors qu’il faudrait remettre l’économie et, en son sein, le marché à leur juste place, en tant que moyen et non plus que fin : ce que j’appelle une économie appropriée.

Une économie plurielle et citoyenne [7]

On parlait il y a quelques années de « technologies appropriées » pour les pays du Tiers Monde ; dans la même perspective, mais pour toute notre planète, il s’agit de faire évoluer l’économie afin, d’une part, qu’elle soit plus « appropriée » à la nature humaine, c’est-à-dire qu’elle réponde aux besoins de l’homme qui sont non seulement matériels, mais aussi de relation, de reconnaissance, de sens [8] ; et d’autre part, qu’elle soit « réappropriée » par la société, c’est-à-dire remise à sa place et soumise aux orientations décidées par les peuples de la terre.

Nos besoins sont variés et, même si l’économie productiviste de compétition comporte beaucoup de points négatifs, elle nous a aussi donné un niveau de bien-être incontestable : le problème, c’est qu’elle domine trop notre société qui est devenue une « société de marché ». Il faut donc remettre la « maison de l’économie » à l’endroit en soutenant le développement d’une économie plurielle, qui reconnaisse l’existence et la pertinence d’une économie du « rez de chaussée », plus proche des gens et fondée sur une conception plus globale de la personne. On peut en citer trois composantes principales :

  • l’économie sociale et solidaire, qui cherche à promouvoir des rapports humains plus solidaires au sein des entreprises ;
  • l’économie d’utilité sociale, écologique et territoriale, qui répond à des besoins d’ordre collectif que le marché seul ne peut satisfaire (par ex. entretien des rivières, sécurité alimentaire…) et combine des ressources marchandes et non marchandes (subventions, bénévolat) [9];
  • l’économie non marchande, fondée sur l’échange (cf. les SEL), mais aussi l’autoproduction [10] – en particulier, il ne faut pas oublier l’économie domestique dont la part reste importante, même dans les pays riches !

Pour se développer, toutes ces activités, qui relèvent de ce qu’on peut appeler l’économie du don, auront besoin d’un soutien des pouvoirs publics, en termes de subventions et plus fondamentalement de crédibilisation. Une politique de partage du travail – mais qui aille au-delà de la répartition interne à l’entreprise entre profits, salaires et productivité, en prenant en compte la vie extra-professionnelle et le territoire – pourrait y contribuer, ainsi que la mise en place d’un revenu de citoyenneté, notre perspective étant de rendre aux citoyens une marge de manœuvre significative par rapport à l’économie marchande et monétaire [11].

Cependant, le risque est grand de créer une sorte de « ghetto solidaire », qui aurait pour fonction – c’est déjà le cas – de compenser les « déséconomies externes » produites par l’économie productiviste de compétition : un refuge pour les exclus, volontaires ou involontaires, du système, dont les initiatives ne feraient en définitive que consolider les tares qu’ils dénoncent. D’où la nécessité de rendre l’ensemble de l’économie citoyenne, pour qu’il y ait au contraire une fécondation mutuelle entre ces différentes économies, et de préférence du bas vers le haut !

Donc, en ce qui concerne l’Etat, il ne doit surtout pas se contenter de soutenir ces « expériences » – comme cela a été fait à petite échelle à diverses reprises par le passé –, mais il lui faudrait inciter l’économie actuellement dominante à intégrer elle-même les principes de l’économie du don, en la soumettant à une fiscalité responsabilisante vis-à-vis des exclus, de l’environnement et des territoires, en promouvant un droit qui aille dans ce sens, avec notamment des statuts qui facilitent la « réappropriation » des entreprises par la société (par ex. la coopérative d’intérêt collectif). Loin de moi l’idée de revenir à des nationalisations qui ont montré leurs limites : il s’agit de revenir à une économie politique, mais sur un autre mode. Celui de la démocratie économique, c’est-à-dire le « gouvernement » de l’économie par les acteurs impliqués dans son développement : salariés, dirigeants, apporteurs de capitaux, consommateurs, pouvoirs publics, société civile…

Un obstacle majeur à l’émergence de cette économie appropriée reste évidemment l’ouverture excessive de nos frontières aux plans commercial et financier, qui empêche toute velléité d’innovation économique et sociale que pourraient lancer les Etats : une certaine « démondialisation » apparaît absolument nécessaire dans cette perspective [12], sans tomber pour autant dans une autarcie qui serait elle-même désastreuse. Si l’Europe pouvait enfin s’engager à promouvoir un tel modèle économique, en sortant de sa fuite en avant vers une concurrence exacerbée et en se risquant à mettre en œuvre des mesures comme la taxe Tobin et de nouveaux indicateurs plus significatifs du bien-être que le PIB trompeur [13], elle contribuerait de manière éminente à l’avènement de cette nouvelle civilisation dans laquelle s’inscrit cette économie plus équilibrée que les hommes appellent de leurs vœux.

 

En conclusion, revenons à Bergson que j’ai cité au début de cette intervention : cette civilisation suppose à mon sens, pour advenir, la redécouverte de cette vie spirituelle que nous avons laissée de côté et qui est seule à même de susciter les changements d’attitude nécessaires pour remettre l’économie à sa place, en particulier cette frugalité et ce partage que la préservation de notre planète rend indispensables [14]. Dans la tradition judéo-chrétienne, une attention particulière est accordée aux souffrants, aux pauvres, aux fragiles : en nous mettant à leur écoute, à celle de notre terre si fragile, mais aussi de nous-mêmes qui recherchons dans la douleur une plus grande cohérence de vie, nous pourrons enraciner ce projet apparemment utopique dans un sol ferme, celui d’une humanité en communion.

Patrice Sauvage
Administrateur civil et diacre, actuellement engagé auprès du Secours Catholique, fondateur dans les années 80 de l’Aldéa (Agence de liaison pour le développement d’une économie alternative) et du réseau des Cigales (Clubs d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne), auteur notamment des ouvrages Les entreprises alternatives (Syros 1986) et Réconcilier l’économique et le social – L’économie plurielle (OCDE Poche n°12, 1996), ancien Président de Démocratie et Spiritualité.

[2] Titre à succès de Viviane Forrester, Fayard 1996.
[3] In Les deux sources de la morale et de la religion, PUF 1932.
[4] Selon l’expression de Maurice Bellet, in La seconde humanité, Desclée 1994.
[5] In Systems of survival, Hodder and Soughton 1992.
[6] In Libres leçons de Braudel, Syros 1994.
[7] Cf. P. Sauvage, « Pour une économie appropriée », Futuribles n° 195, février 1995.
[8] Cf. P. Sauvage, L’impératif spirituel, éd. de l’Atelier 1999, chapitre I.
[9] Cf. les travaux de J.-L. Laville et B. Eme sur l’économie solidaire.
[10] Cf. D. Cérezuelle et G. Roustang, L’auto-production accompagnée, un levier de changement, Eres 2010.
[11] Cf. B. Perret, Pour une raison écologique, Flammarion 2011, notamment ch.4 de la 3e partie : « S’engager dans la voie de la démarchandisation »
[12] Démondialisation à laquelle devrait contribuer spontanément l’augmentation des coûts de transport…
[13] Cf. les travaux de la Commission Stiglitz.
[14] Cf. J.-B. de Foucauld, L’abondance frugale, Odile Jacob 2010.

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Ce texte a été présenté au collège des Bernardins à Paris dans le cadre du séminaire La démocratie, valeur spirituelle ?

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