Accueil > Débattre > Réfléchir > La spiritualité dans l’espace démocratique

La spiritualité dans l’espace démocratique

Intervention de Bernard GINISTY dans le cadre du Colloque « Nicolas BERDIAEV aujourd’hui »  tenu les 13 et 14 avril 2013 à Castelnaudary (Aude) à l’initiative de l’Association Culturelle du Razès.

Fin de partie ! Les idéologies qui ont mobilisé les foules du XXe siècle  sont épuisées. Elles apparaissent aujourd’hui comme la variante d’une pensée unique : « Cherchez premièrement le royaume de l’économique et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Ce dogme a été commun à l’Est et à l’Ouest. Le conflit a porté sur les moyens de le mettre en pratique : à l’Est par la planification autoritaire, à l’Ouest grâce à « la main invisible du marché ». Ces deux modèles sont en crise. Celui de l’Est s’est écroulé. Mais à l’Ouest, malgré la montée croissante des inégalités, de la précarité et de l’exclusion, on continue d’affirmer le même credo.

Les intellectuels ont vu s’effondrer les idoles qu’ils avaient construites croyant bâtir l’avenir. Elles furent  meurtrières, car voulant régenter la vie et la mort des hommes dans les forceps d’un système qui se disait « scientifique », ce qui voulait dire qu’il faisait l’impasse sur le sujet porteur de sens. Il ne reste plus aujourd’hui que le discours indéfiniment répétitif de « spécialistes en sciences humaines », médecins de Molière de la fin du XXe siècle, n’en finissant plus de nous expliquer que toute parole singulière n’est que le reflet de l’appartenance à tel ou tel groupe ou le symptôme d’une structure inconsciente. Réduire le nom propre à un nom commun, la poésie de chacun à la prose des sciences humaines, voilà ce qui semble être le dernier avatar pour tenter de se dédouaner des errements passés. Mais peut-être faut-il rappeler qu’il ne suffit pas de fracasser bruyamment les idoles pour se libérer du surinvestissement qu’on y a mis.

Il est des moments, dans les vies des êtres humains, qu’on appelle dépressifs. Il se trouve que la population française est particulièrement touchée par ces états puisque nous serions champions du monde pour la consommation d’antidépresseurs. L’addition de tant de malaises individuels amène un certain nombre d’observateurs à parler d’une « société dépressive ». Un à quoi bon généralisé s’empare des consciences et les mots qui désignaient le sens ou les valeurs deviennent soudainement dérisoires, ou machines folles au service du délire institué de certaines élites. Le fameux « trou » de la Sécurité sociale,  chiffrant la somme de pathologies individuelles pourrait alors figurer la panne de sens qui habite nos sociétés : le « trou noir » où l’angoisse d’exister cherche, à travers la pharmacopée, la Providence perdue.

Les sociétés européennes semblent toutes atteintes de ce mal qu’on s’obstine à traiter par l’économie, alors qu’il révèle une faille majeure. Comme remède, les décideurs ayant perdu tout souffle politique, proposent à des peuples désabusés l’idéal d’une monnaie unique comme potion magique qui sortirait l’Europe de sa morosité. En attendant l’improbable Godot du sens, demandons aux marchés la logique de l’existence ! La multiplication des drames sociaux et l’augmentation de l’exclusion sont banalisées et minimisées au nom de « lendemains qui chantent » joués cette fois sur l’air des marchés financiers. L’horizon serait de vivre au jour le jour, pour ceux qui le peuvent, les consommations individualisées proposées par la publicité. Guéris à tout jamais des élans généreux, au vu des barbaries commises en leur nom, on nous somme de nous rallier au paradigme unique du marché avec, de temps à autre, de grands moments d’émotion collective religieuses, sportives, nationalistes ou altruistes.

 

Les régressions identitaires à l’heure du marché mondial

Dans ce désenchantement généralisé, la « quête du sens » est devenue un lieu commun révélant plus souvent un malaise qu’un travail effectif de reconstruction de significations collectives. Le siècle avait débuté en se libérant du cléricalisme catholique qui pesait sur la société française. Mais, comme le note Marcel Gauchet, nous assistons à « l’épuisement des ressources intellectuelles et spirituelles de la laïcité militante »[1]. Après l’âge théologique, nous aurions quitté celui du politique pour entrer dans celui de la gestion. Le long travail de pensée, de lutte, d’éducation, de spiritualité vers la reconnaissance de la personne comme citoyen responsable irréductible à son clan, sa religion ou sa corporation, se trouve remis en question. La rupture totale de l’économique et du social, de la marchandise et du lien humain crée alors des situations « barbares ». Le lien social, coupé de tout enjeu politique, devient errant pour se transformer peu à peu en « gisement d’emplois ».

Faute de vision collective d’avenir, la place est libre pour toutes les régressions. Au plan politique, les partis nationalistes progressent à nouveau  en Europe. Au niveau religieux, les dégâts sont aussi évidents. Si les mollahs iraniens et les talibans afghans font souvent la « Une » des journaux, peu de religions échappent aux fureurs fondamentalistes. L’hindouisme, très idéalisé en Occident, connaît en Inde des fièvres d’intolérance religieuse. Comment ne pas voir aussi les compromissions ethniques de leaders des Eglises chrétiennes au Rwanda ou l’abandon de certaines hiérarchies orthodoxes au nationalisme le plus obtus. Qu’un des deux grands partis de la démocratie américaine se soit laissé instrumentaliser par l’intolérance religieuse de la « Christian majority » en dit long sur les dangers du fondamentalisme chrétien.

En guise de modernité, nous voyons partout dans le monde resurgir des clanismes. Jean Baudrillard analyse ainsi cette situation : « La mondialisation triomphante fait table rase de toutes les différences et de toutes les valeurs, inaugurant une (in)culture parfaitement indifférente. Et il ne reste plus, une fois l’universel disparu, que la technostructure mondiale toute puissante face aux singularités redevenues sauvages et livrées à elles mêmes »[2] A ce stade de l’écroulement des discours englobants collectifs, nous avons une société « qui se sait incomparablement dans son détail sans se comprendre dans son ensemble »[3]. Dans ce contexte, le XXe siècle a retentit de nombreux appels au « spirituel ». Force est de reconnaître que ce mot a recouvert le meilleur et le pire qu’il nous faut analyser avant d’aller plus loin.

 

Les impasses meurtrières du spirituel

Dans ce qui se donne aujourd’hui comme spiritualité, on trouve tout et n’importe quoi. Depuis la profondeur mystique jusqu’à la marchandisation du New Age, depuis le supplément  d’âme décoratif ornant des discours de notables, jusqu’à l’odyssée de celui qui risque tout pour l’Unique. Je voudrais me focaliser sur trois impasses majeures. Elles ont été portées par des intellectuels, des gurus, des clercs. Mais  il n’est pas indifférent de les retrouver, toutes les trois, dans l’œuvre de Martin Heidegger qui a tant marqué la philosophie en France dans le dernier demi-siècle, ce qui est loin d’être anodin.

a) Le retour mythique aux origines

Dans cette débandade du sens, intégrismes, fondamentalismes, ésotérismes, sectarismes nous expliquent que nous sommes orphelins de l’Origine mythique. Chacun y va de son âge d’or, de sa chrétienté médiévale, de son paradis perdu. La critique du monde moderne va de pair avec une vision idéalisée du passé et, le plus souvent une attitude politique réactionnaire. Si, en effet, toute spiritualité est naissance et éveil, la supercherie ici serait de croire qu’il faudrait communier à un Graal mythique passé, au lieu de se risquer aujourd’hui dans sa naissance. Sectes, fondamentalismes, gourous prospèrent dans cette communion imaginaire à une origine. Faute de naître, on célèbre les grandes naissances passées.

Cette mythologie a trouvé son expression philosophique et politique avec Martin Heidegger. « On retrouve chez Heidegger la surestimation de l’origine, et singulièrement des significations originaires de la langue; (…) L’histoire est toute entière conçue comme un déclin, une déchéance, une lente dégradation de la perfection originaire [4] » Il n’est pas indifférent que dans sa période catholique, Heidegger ait été antimoderniste comme l’atteste sa première publication. Heidegger était devenu membre de « l’Union du Graal », un groupuscule strictement antimoderniste issu des mouvements de jeunesse catholique. «  Dans ces milieux, on rêvait d’un Moyen-Âge romantique à la Novalis, et on croyait à la « douce loi » de Stifter, à la force de la fidélité de la tradition. [5]» Après sa rupture avec le catholicisme, c’est vers l’aurore de la pensée grecque, dans les oracles des présocratiques, que Heidegger va chercher l’origine. Enfin, à partir de 1933, il situera « l’origine » dans le sol et la collectivité nationale allemande. Il se livre alors à des manifestations ridicules mais dangereuses dans le contexte de la prise de pouvoir par les nazis en Allemagne : « Un des projets les plus ambitieux de Heidegger fut « le camp de la science » (…) Il songeait à un mixte de camp scout et d’Académie platonicienne. La science devait s’éveiller à nouveau à la « réalité de la vie de la nature et de l’histoire », et dépasser « l’idéologisme stérile » du christianisme et le « commerce positiviste des faits » (…) Il fut réalisé du 4 au 10 août 1933 au pied de la hutte de Todtnauberg. On marcha en rang depuis l’université. Pour sa première tentative, Heidegger avait sélectionné un petit cercle de professeurs et d’étudiants et donné des indications écrites : « Nous atteindrons notre objectif au terme d’une marche à pied. Uniforme de S.A. et de S.S., le cas échéant uniforme du Stahlhelm avec brassière[6]. Critique des grandes traditions, dépassement des sciences positives, cérémonies initiatiques pour retrouver ses sources : les sectes modernes, au  nom du « spirituel », n’ont rien inventé !

b) La spiritualité à cheval ou le messianisme des intellectuels

A chaque panne du sens, les intellectuels, fatigués de leur travail critique, cherchent tout à coup à incarner dans un personnage leur idéal. Au cours des siècles, ces noces orgiaques de l’intellectualité et de l’histoire ont connu les pires aberrations. Les Eglises  ont en leur temps théologisé le sens du pouvoir temporel comme  bras séculier chargé de maintenir la pureté de la tradition contre l’hérésie. Plus près de nous, nous avons connu des alliances plus ou moins grotesques entre le sabre et le goupillon. Mais il ne faudrait pas croire que seuls les hommes de religion soient coutumiers de ce genre de dérives.

Depuis que Hegel, à Iéna a cru voir l’Esprit de l’histoire passer à cheval en contemplant Napoléon, les naufrages d’intellectuels dans les pires personnages de l’histoire sont légion.  Heidegger avec Hitler, Aragon, Eluard avec Staline, certains soixante-huitards avec Mao. Heidegger déclare dans une allocution du 25 novembre 1933 aux étudiants de Fribourg : « Le nouvel étudiant est un travailleur. Mais où allons-nous trouver cet étudiant ? Peut-être y en a-t-il une demi-douzaine dans chaque université ; peut-être sont-ils encore moins – en tout, pas même ces sept avec lesquels le Führer s’est mis un jour à l’ouvrage, le Führer qui aujourd’hui est déjà bien au-delà de cette année 1933, bien au-delà de nous tous, puisque grâce à lui les Etats de la Terre sont à nouveau en mouvement.[7] ». Tel le Christ et ses douze apôtres, Hitler et ses sept compagnons deviennent l’horizon indépassable d’un des plus grands philosophes du siècle !   Dans une lettre du 19 septembre 1969 à l’étudiant Hans-Peter Hemple qui l’interrogeait sur son engagement nazi, Heidegger se justifie ainsi : « De plus grands ont déjà connu de semblables erreurs : Hegel vit en Napoléon l’esprit du monde et Hölderlin le Prince de la Fête que les dieux et le Christ étaient invités à rejoindre [8]». La grande époque du maoïsme du quartier latin nous a valu de semblables morceaux de bravoure.

c) L’apologie du Neutre  et le refus de l’histoire

La troisième impasse de la spiritualité est celle qui prétend accéder à un espace neutre, lieu mythique qui échapperait miraculeusement aux errements de l’histoire et des psychologies individuelles. Une certaine laïcité, engendrant un néo-cléricalisme du Neutre, s’instaurerait ainsi au-dessus de l’histoire.

La polémique née en France au moment de la question du préambule de la Charte européenne ne se réduit pas à savoir si on sert la soupe à la démocratie chrétienne bavaroise horizon intellectuel qui semble obséder celui de nos décideurs politiques. L’initiative du gouvernement français de faire retirer la référence religieuse dans l’énoncé de l’héritage européen pose une question très simple. Oui ou non les religions instituées font-elle partie de l’héritage commun des Européens ? Peut-on débattre de la spiritualité dans un univers neutre et aseptisé comme si nous n’étions pas situés dans le temps et l’espace ?  C’est une question d’histoire, de culture et de compréhension de nous-mêmes. Il est à la fois illusoire et malsain de vouloir refouler cette part d’héritage. Illusoire parce que, à chaque pas que l’on fait dans la culture, l’espace géographique ou l’histoire des institutions en Europe, il est impossible de comprendre quoi que ce soit si l’on ignore les problématiques portées par les grandes religions, et plus particulièrement l’héritage juif et chrétien. Malsain parce que si l’on n’a pas la responsabilité de l’héritage que l’on trouve, mais celle de savoir ce qu’on en fait, dans tous les cas il est irresponsable et dangereux de vouloir nier ce dont on hérite. Il ne s‘agit pas d’évoquer l’héritage religieux de l’Europe pour ramener le bon peuple à l’église au temple ou à la synagogue, mais pour  affronter, à travers des siècles de réflexions, d’expériences, de culture, de controverses, ce qui a façonné l’esprit européen.

Dans son combat philosophique avec la pensée de Heidegger, Emmanuel Levinas débusque derrière ce philosophe du sol et du destin, une philosophie du Neutre qui tait les visages des hommes. « Nous avons ainsi la conviction d’avoir rompu avec la philosophie du Neutre : avec l’être de l’étant heideggérien dont l’œuvre critique de Blanchot a tant contribué à faire ressortir la neutralité impersonnelle, avec la raison impersonnelle de Hegel qui ne montre à la conscience personnelle que ses ruses. Philosophie du Neutre dont les mouvements d’idées, si différents par leurs origines et par leurs influences, s’accordent pour annoncer la fin de la philosophie. Car ils exaltent l’obéissance qu’aucun visage ne commande (…) L’exaltation du Neutre peut se présenter comme l’antériorité du Nous par rapport à Moi, de la situation par rapport aux êtres en situation. (…). La dernière philosophie de Heidegger devient ce matérialisme honteux. Elle pose la révélation de l’être dans l’habitation humaine entre Ciel et Terre, dans l’attente des dieux et en compagnie des hommes et érige le paysage ou la « nature morte » en origine de l’humain. L’être de l’étant est un Logos qui n’est le verbe de personne [9]. »

Ces trois dérives à thématique spirituelle ont en commun de noyer la personne humaine soit dans une origine et une tradition posée comme absolue, soit dans l’identification à un pouvoir charismatique, soit enfin dans un « Neutre » qui évite, comme le dit Levinas, d’affronter la singularité des visages et des histoires.

Ces errements nous montrent qu’il n’y a pas de spiritualité authentique sans un espace politique qui garantisse à chacun le droit à son histoire, le droit de la réinterpréter et de s’en distancier, le droit d’habiter un espace sans violence où les questions de sens puissent s’affronter dans une éthique de la discussion. C’est dire que la démarche spirituelle appelle un espace démocratique sécularisé, ce qui suppose une mise en question permanente des idoles.

Dans ce contexte, relire Nicolas Berdiaev, c’est rencontrer un homme de ruptures et de passages qui a su à la fois critiquer les institutions qui portaient ses convictions religieuses et révolutionnaires sans se précipiter dans de nouvelles idolâtries.  Dans son Essai de biographie spirituelle,  il écrit ceci : « Incapable d’accommodement, j’étais toujours en opposition et en conflit. Je m’insurgeais contre la noblesse, les intellectuels révolutionnaires, le monde des littérateurs, le communisme, l’émigration, la société française. (…) Je trompais l‘attente de tous les mouvements idéologiques qui croyaient pouvoir compter sur moi. Je n’étais à personne qu’à moi-même, à ma pensée, à ma vocation, à mes recherches spirituelles (…) Jamais je n’éprouvai les transports et l’extase de l’union religieuse, nationale, sociale, érotique, par contre je connus souvent l’extase de la rupture et de la révolte »[10]

 

La déconstruction des idoles

Au niveau spirituel, Abraham reste la figure majeure. Il quitte son pays, sa famille et ses dieux pour aller vers l’inconnu. Dans la traduction au plus près de l’hébreu que nous restitue Marie Balmary [11], l’injonction « Quitte ton pays » s’accompagne d’une autre, « Va vers toi ». L’aventure de la dépossession constitue le chemin vers l’autre et vers soi. Jean de la Croix, à travers sa poésie mystique, dira avec bonheur cet itinéraire qui réclame la légèreté du pérégrinant :

« Il désire un je ne sais quoi
Qui se trouve d’aventure [12] ».

Dans la tradition judéo-chrétienne, le rapport à Dieu se vit non dans la possession de celui dont le nom est imprononçable mais dans la relation à autrui qui suppose la critique concrète des idoles. La Bible les présente comme des constructions faites de main d’homme qui reviennent en boomerang vers lui comme un destin. L’idole peut se définir comme « bête et méchante ». Bête par ce qu’elle ferme toute possibilité d’imaginer le monde hors de la pensée unique, dans ces « incontournables » chers aux technocrates. Méchante parce qu’elle tend à nous faire voir le malheur des autres comme un destin auquel on ne peut rien.

Dans leur ouvrage L’Idolâtrie de marché, Hugo Assmann et Franz J. Hinkelammert, évoquant le fait que des associations de chefs d’entreprise, telle l’American Enterprise Institute, possèdent des départements de théologie, mettent en lumière les enjeux théologiques de l’économie. Ils écrivent : « Celui qui ne fait pas l’analyse de son idolâtrie ne comprend rien au capitalisme. [13] » En effet, la fascination de l’argent produisant l’argent, conçu comme paradigme universel, n’est que la réédition du processus idolâtre contre lequel se sont toujours dressées les résistances spirituelles : « L’économie, dans le fond, consiste en cela : la naturalisation de l’histoire. Il s’agit de faire apparaître comme naturel ce qui est le produit historique de l’action humaine. Les dieux qui sont objets d’évidence sont en général des idoles, même au sein du christianisme. Les théologiens de la libération disent que le Dieu libérateur n’est pas objet de possession. Il est transcendance qui pousse à la recherche, il est horizon qui appelle [14] ».

Nous touchons là à l’ambiguïté foncière des religions. A la fois introduction à une langue fondamentale pour amener chacun à une démarche personnelle, mais aussi, sécrétant enfermements dogmatiques et moraux et pouvoirs cléricaux. Et c’est donc d’abord au sein des religions que la critique des idoles doit rester permanente. « Lorsque le discours est déconnecté du désir de celui qui le soutient par une forme interrogative, le langage devient menteur : il permet de dire n’importe quoi à n’importe qui  »[15] En effet, la seule façon de ne pas rechuter dans l’idole, et la Bible ne cesse de nous présenter l’histoire comme une lutte continuelle contre l’idolâtrie, c’est que l’homme reste un être de désir. Comme le montre avec beaucoup de profondeur Denis Vasse, « Comme Dieu, le sujet est irreprésentable, dans quelque image que ce soit [16]». Il y a donc une corrélation constante entre les « jeux de rôles » dans lesquels l’homme s’enferme et les projections idolâtres qu’il secrète sur Dieu, l’histoire, la religion… ou son compte en banque ! L’ouverture au Dieu inconnu sauve l’ouverture au sujet irreprésentable.

Avoir été  délogé une fois de ses idoles ne dispense pas de rester à l’écoute de « ce qui sort du dedans mystérieux de nous-mêmes et qui ne doit pas revenir perpétuellement sur nous-mêmes dans un souci grossièrement digestif [17], ainsi que l’exprime avec force Antonin Artaud. Nous touchons là peut-être à l’essentiel de la crise moderne du sens : croire qu’on s’est libéré une fois pour toutes des idoles. Serions-nous définitivement vaccinés de toute quête spirituelle au vu des fondamentalismes et des cléricalismes religieux ? Parce qu’on a été pris en flagrant délit de niaiserie idolâtre faudrait-il idolâtrer la niaiserie libérale ?  Ce serait, paraît-il, « se ranger les baskets » illustré par le pharisaïsme branché de la génération soixante huitarde passée sans scrupule excessif de la lutte des classes à la lutte pour les places. Or, la spiritualité suppose un combat permanent contre les idoles.

L’espace laïc, à ne pas confondre avec l’espace anonyme du Neutre, constitue un des lieux majeurs de lutte contre ces idoles. Réagissant contre les tentations de pouvoir, de richesse, d’intolérance des religions, il contribue à les ancrer dans leur vocation fondamentale d’éveil des hommes à la spiritualité et à l’engagement dans l’universel concret de la fraternité universelle. L’homme naît le plus souvent dans des religions, langues maternelles du sens, qui touchent en l’homme le plus sensible : l’angoisse, la culpabilité, le lien interhumain, l’explication du monde, la vie, la mort. En ce lieu, on peut aussi bien basculer dans un fanatisme débridé que se risquer à l’exode hors des sécurités premières.

 

Pour un espace laïc, lieu des itinéraires spirituels

La laïcité ne saurait se réduire à la mauvaise conscience, parfois agressive, d’anciens dévots n’en finissant pas de régler un passé à variante religieuse, politique ou idéologique. Elle est le lieu où se vit ce que Habermas appelle « l’éthique de la discussion » où chacun peut faire l’épreuve personnelle de ce à quoi il croit. A l’être humain tenté par le court circuit entre son désir, son Eros et les représentations qu’il a reçu de sa tradition, le Mythos, il  rappelle la fonction médiatrice et critique de la raison, le Logos. C’est en cela que la laïcité est un garde fou contre les dérives sectaires et fondamentalistes. Les premiers à ouvrir cet espace furent  les théologiens qui, en utilisant des concepts empruntés aux philosophies de leur temps, n’ont cessé de lutter contre  cette instrumentalisation du désir  par  les pouvoirs cléricaux et idéologiques.

Mais  croire que la laïcité occuperait une place qui surplomberait et toiserait toutes les langues maternelles historiques du sens et de la spiritualité, serait vouloir s’affranchir de l’histoire et s’égaler à l’universel.  Et finalement substituer un cléricalisme à un autre. Si Dieu existe, il est le Dieu de tous les hommes, en ce sens il est le seul « laïque » comme l’affirmait au siècle dernier le pasteur Tommy Fallot, fondateur du Christianisme Social : « Dieu seul est laïque ; hélas, l’homme souffre de maladies religieuses, cléricalement transmissibles [18]». On peut déplorer que nous ne parlions pas  les mêmes langues pour parler de la vie et de la mort, du sens et de l’absurde, du mal et de la grâce, mais il est difficile de penser sans la médiation concrète d’une langue. Dieu seul est laïque car, tous les mystiques l’attestent, il se situe  au delà des langues qui le disent et des sentiments des croyants qui le vénèrent. Cette distance ne signifie pas qu’il faille jeter aux magasins des accessoires démodés l’héritage des religions, mais ne cesser de les interroger. La laïcité française est aujourd’hui suffisamment adulte pour ne pas craindre d’assumer la totalité de l’héritage légué par l’histoire.

 

Démocratie et spiritualité : pouvoir commencer

Finalement la quête spirituelle rejoint le travail psychique pour devenir sujet et le combat politique pour la citoyenneté. C’est pouvoir commencer à chaque instant. « Si nous croyons que, dans une origine chronologique, l’homme a d’abord été fabriqué, puis qu’il s’est secondairement amélioré, jusqu’à ce qu’il arrive enfin à un résultat de produit fini, nous nous trompons tout à fait (…) Vivre, c’est être suscité à la vie à tous moments : naître et ressusciter sont le même acte de Dieu [19]». C’est un thème majeur dans la pensée de Maître Eckhart : la seule façon d’aller vers la totalité concrète que le mystique nomme Dieu, « c’est de le saisir dans l’accomplissement de la naissance [20]». La vie spirituelle se vit à travers un engendrement permanent. En cela, elle a quelque chose à voir avec la démocratie. Celle-ci désespérera toujours les nostalgiques de la sécurité des systèmes clos, car elle laisse toujours ouverte la question de la vérité et donne place en son sein à une opposition, au lieu de la rejeter dans le non sens. La démocratie, comme la spiritualité, ne vit que de la responsabilité de chacun par delà ses enracinements nationaux, raciaux culturels ou religieux.

S’il est un fil conducteur du message du Christ, c’est bien cette invitation faite à tout homme d’aller vers sa seconde naissance. A ceux pour qui la filiation abrahamique constituait en soi une justification, il ne cesse de rappeler que le donné de l’histoire ou de la géographie ne saurait constituer quelque privilège que ce soit. « Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « nous avons pour père Abraham ». Car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham [21]». Si le Christ revendique sa langue maternelle du sens « jusqu’au dernier iota », il s’affirme sujet et non objet de cette langue. Refusant d’être parlé dans des vaticinations de scribes, il ose parler sa langue en sujet, ce qui est intolérable aux pouvoirs cléricaux et politiques qui réalisent l’union sacrée pour le mettre à mort.

L’espace spirituel, comme l’espace démocratique, laisse place pour le surgissement de l’Autre, c’est à dire pour des naissances. Or toute naissance, tout commencement inquiète les pouvoirs établis. C’est ainsi que la Bible nous raconte la panique des pouvoirs à l’annonce d’une possible naissance du Messie. Un jour, quelques originaux, venus d’on ne sait où, vinrent trouver un roi à Jérusalem pour lui faire part d’une nouvelle qui, pensaient-ils, devait le réjouir. De leurs observations et de leurs réflexions, ils avaient conclu qu’une naissance capitale venait d’avoir lieu dans le pays de ce roi. Au lieu de s’enfermer chez eux dans le dépit de savoir qu’un événement essentiel se passait ailleurs, ils avaient entrepris un long voyage depuis leur Orient natal. Leur guide était une étoile. Ces fameux mages étaient très ingénus. Ils pensaient que leur découverte allait soulever l’enthousiasme. Et voilà qu’au contraire, le « tout Jérusalem » et sa nomenklatura « sont pris d’inquiétude ». Une naissance ? Quel risque ! A quoi bon avoir rampé des années durant pour obtenir tel poste et plaire aux Romains pour accepter que du nouveau advienne, risquant de remettre en cause l’équilibre péniblement atteint et les plans de carrière du « tout Jérusalem » ? Comment tolérer un événement qui ne serait pas conforme à la pensée unique du pouvoir ? Il faut le nier, l’exclure, l’éliminer. Dès lors, le roi Hérode prit les dispositions meurtrières pour tenter de neutraliser l’événement, ouvrant la route à tous les inquisiteurs : « Ce que l’inquisiteur condamne, c’est ce qui pourrait surgir, et qu’il ne sait pas, et qui pourrait lui apprendre ce qu’il prétend savoir[22] ».

Hannah Arendt, amie de Heidegger, après avoir échappé à la Shoah, va développer une philosophie politique du « pouvoir commencer ». Alors que la pensée de Heidegger, notamment dans son œuvre majeure L’Etre et le temps, est obsédée par la phénoménologie  de l’être-pour-la-mort, Hannah Arendt écrit : « Le commencement, avant de devenir un événement historique, est la suprême capacité de l’homme ; politiquement, il est identique à la liberté de l’homme. Pour qu’il y ait eu commencement, un homme fut créé, dit Augustin. Ce commencement est garanti par chaque nouvelle naissance ; il est en vérité chaque homme [23]»

C’est à partir de la philosophie du « pouvoir-commencer » que Hannah Arendt élabore son concept de la démocratie. Elle garantit que dans l’être-ensemble, chacun conserve une chance de pouvoir poser son propre commencement ; elle est la grande tâche qui consiste à apprendre à vivre dans l’absence d’accord. Lorsque nous nous rencontrons dans un monde commun, ou lorsque nous voulons nous accorder, nous découvrons que chacun de nous vient d’un commencement différent et s’arrêtera à une fin tout à fait différente. La démocratie reconnaît cette diversité, elle est prête accepter que renaisse sans cesse le débat sur la vie en commun.

Nicolas Berdiaev ne cesse de promouvoir  cette pensée de l’aurore : « Maintenant encore, je voudrais pouvoir recommencer ma vie de manière à rechercher encore et toujours la vérité, le sens de la vie. La vérité possède une éternelle nouveauté, une jeunesse infinie. J’ai déjà dit que j’ai une curieuse disposition d’esprit : pour moi, un développement ne se passe pas comme une ligne montant toit droit. La vérité se présente à moi éternellement neuve, comme fraîche éclose et révélée ».[24]

Aucune institution, aucun parti politique, aucune église, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d’entre nous de l’épreuve personnelle des valeurs qui valent la peine de risquer des militances qui incarnent de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L’avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l’installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est ce que nous allons commencer ensemble.  : » Les grandes machines institutionnelles sont fatiguées, hors course. Les initiatives pour le bien des hommes – il n’en manque pas – sont comme prises d’avance dans des processus énormes, incontrôlés, qui limitent ou dévient leurs efforts. Déception, découragement ; chez beaucoup de jeunes, désorientation radicale. Pas de grande perspective, de courant puissant capable de rassembler l’énergie pour le neuf et le nécessaire.

Basses eaux. Moment déprimant. Eh bien, ce moment a son privilège : car c’est celui du commencement du commencement ; celui où, très humblement peut-être, pauvrement, à tâtons, hors des grands appareils et du spectacle, se font les premiers pas, se disent les premiers mots. Ceux qui parmi les humains peuvent y prendre part sont les vrais créateurs de l’histoire « [25]

Nous vivrons alors ce que le poète et résistant René Char appelle « l’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, communautés de nos aurores [26] ».

Bernard  Ginisty

 

[1] Marcel GAUCHET : La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité Editions Gallimard Paris 1998 p. 29
[2] Jean BAUDRILLARD : Le Paroxyste indifférent Editions Grasset Paris 1997 p. 32
[3] Marcel GAUCHET op.cit. p. 127
[4] Roger-Pol DROIT : La métaphysique dans le tramway Article dans le supplément Livres du Monde du 16 mars 2001
[5] Rüdiger SAFRANSKI : Heidegger et son temps Ed. Grasset Livre de poche essais Paris 2000 p. 37
[6] id. p. 373 [7] Martin HEIDEGGER : Ecrits politiques 1933-1966 Editions Gallimard Paris 1995 p. 133 [8] Id. p. 325
[9] Emmanuel LEVINAS : Totalité et infini Martinus Nijhoff Publishers The Hague, Boston, Lancaster 1984, p. 274-275). C’est moi qui souligne
[10] Nicola BERDIAEV : Essai d’autobiographie spirituelle Editions Buchet-Chastel, 1979, pages 53-54
[11] Marie BALMARY : Abraham ou le sacrifice interdit Editions Grasset Paris 1986
[12] JEAN DE LA CROIX : Poésie complètes Editions Obsidiane Paris 1983 p. 94
[13] Hugo ASMANN et Franz J. HINKELAMMERT : L’Idolâtrie de marché. Critique théologique de l ’économie de marché Editions du Cerf, Paris 1993 p. 344
[14] Id. p. 79
[15] Denis VASSE : La Vie et les vivants Editions du Seuil Paris 2001 p. 150
[16] Id. p. 65
[17] Antonin ARTAUD : Le théâtre et son double Editions Gallimard Paris 1974 p. 11-12
[18] Cité dans Pierre PIERRARD : Anthologie de l’humanisme laïque Editions Albin Michel, Paris 2000 p. 12 [19] Denis VASSE op.cit. p.218
[20] Maître ECKHART : Sermons Tome II, Editions Le Seuil Paris 1978 p. 113
[21] Evangile de Matthieu 3, 9-10
[22] Maurice BELLET : Eglise Editions Desclée de Brouwer Paris 1989 p. 70
[23] Hannah ARENDT : Le Système totalitaire Editions Payot Paris 1996 p.232
[24] Nicolas BERDIAEV : op.cit. page 108
[25] Maurice BELLET : La seconde humanité. De l’impasse majeure de ce que nous appelons économie Editions Desclée de Brouwer Paris 1993 p. 218
[26] René CHAR : Les Matinaux in Oeuvres complètes Editions Gallimard Collection. La Pléiade Paris 1988 p. 250

Sur le même thème...

Convergence des sciences et avenir de l’humanité

Jusqu’où avons nous la capacité d’appréhender le monde, après le « Connais toi toi-même », quelle compréhension du vivant, quelle Place de l'homme dans l'univers ?

Laisser un commentaire

En continuant votre navigation, vous acceptez que ce site utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Plus d'infos

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

x