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Des mille et une façons d’être juif et musulman

Dialogue avec Delphine Horvilleur et Rachid Benzine

 Cette recension du livre de Delphine Horvilleur et Rachid Benzine, paru au Seuil en octobre 2017, a été complétée par leur interview dans L’Obs du 19 octobre et par leurs propos tenus lors de la table ronde organisée par le Monde des religions le 23 octobre, de la matinale de France Culture le 24 octobre et de l’émission Talmudiques le 29 octobre et 5 novembre.

Par ses questions, Jean-Louis Schlegel a suscité ce livre ; la journaliste de L’Obs Marie Lemonnier, la rédactrice en chef du Monde des religions, Virginie Larousse, le rédacteur en chef de la matinale de France-Culture , Guillaume Erner, et l’animateur de l’émission Talmudiques, Marc-Alain Ouaknin, ont respectivement facilité leur dialogue.

Les titres des divers points traités ci-après sont ceux des chapitres du livre que j’ai adaptés et complétés. DH désignera Delphine Horvilleur, rabbin du mouvement juif libéral, et RB Rachid Benzine, islamologue.

 

Quand l’histoire bouscule la tradition

DH a bénéficié lors de ses études pour devenir rabbin de cours d’histoire qui permettaient d’étudier la théologie « selon le principe que la théologie, c’est (…) un reflet de l’histoire et du contexte particulier que les hommes traversent, reflet qui structure leurs croyances et leur langage ». Cela lui permet de défendre l’idée de l’évolution du judaïsme dans le temps, d’admettre une révélation continue dans la tradition juive et de ne pas considérer la Loi comme un absolu intemporel.

RB aborde les façons musulmanes de concevoir le rapport à l’histoire en faisant le lien entre histoire et révélation coranique ; il s’intéresse à l’histoire de l’interprétation du Coran : « selon les penseurs, leur époque, la société à laquelle ils appartiennent, la réponse sur ce qu’est et ce que dit le Coran ne saurait être la même ». Il met en évidence que « la maîtrise de la mémoire est un enjeu de pouvoir qui n’est pas propre à l’histoire de l’islam », mais « aux besoins de légitimation de tout pouvoir politique ». Il regrette la difficulté pour le monde musulman de s’intéresser à l’histoire, en dehors de celle du salut, et donc de développer une histoire critique ; « faute d’histoire, on se raconte des histoires, et que cela finit par faire des histoires ! ». Il faut veiller à ce que les textes sacrés ne deviennent pas un socle identitaire de plus en plus réfractaire au questionnement et que, dans la religion, l’accessoire- le poids des normes et des prescriptions- ne prenne pas la place de l’essentiel.

Pour RB, « l’histoire permet de détruire beaucoup d’illusions », d’où l’importance d’approfondir les rapports tradition-histoire pour « comprendre comment une religion se construit et comment le syncrétisme est au cœur de toutes les religions » ; « nous nous découvrons responsable de ce que l’on crée en nous appuyant sur une tradition ». Pour DH, il s’agit d’être capable de dépoussiérer une tradition en faisant dire et vivre un texte encore et encore, mais aussi d’habiter des mondes parallèles et de parler plusieurs langues  comme celle de la poésie religieuse du récit biblique ou celle de l’histoire qui énonce des réalités.

 

Identité et religion

DH regrette l’importance prise dans la recherche d’identité par une obsession de la pureté des origines, la rencontre avec l’autre étranger étant perçue comme une altération alors que les religions sont des organismes vivants travaillés par l’altérité. DH parle de « fidèle infidélité » pour montrer l’importance de savoir s’arracher à ses origines (« nous ne sommes pas des assignés identitaires ») et RB de « fidélité infidèle », reprenant l’expression du philosophe Jacques Derrida.

RB regrette qu’un certain nombre de musulmans, se sentant objets de multiples attaques, s’enferment dans une citadelle identitaire, ce qui rend impossible l’introduction d’une dimension cognitive et critique de leur rapport à l’islam. Face au retour d’un ‘’nous’’ et d’un ‘’eux’’ dans des communautés ayant tendance à se refermer sur des rites qui les isolent, RB et DH rejettent les arguments du type « Le judaïsme dit que… », « L’islam dit que… », rappelant qu’il n’existe pas de consensus dans des communautés entre différents courants sur de multiples sujets.

Pour RB, nous avons besoin d’humaniser les religions en ne projetant pas nos interprétations rigoristes d’un passé mythifié ou nos fantasmes d’un passé inexistant. Par contre, Dieu doit devenir « une quête, une question, et non une solution toute prête ».

DH et RB regrettent le poids pris par des rites et des coutumes qui ont perdu leur signification d’origine, DH dénonçant la « cachérisation » (« Prends garde à ce que la casherout ne te cache pas la route » dit Manitou) et RB l’« halalité » (des prescriptions contraignantes permettraient de se prémunir contre de possibles malheurs). D’où leur appel à lutter contre un communautarisme basé sur des rites à respecter et leur dénonciation d’un religieux qui privilégie l’extériorité aux dépens de l’intériorité.

RB rappelle les hybridations culturelles de l’islam au temps des Abbassides ; plus largement, RB et DH constatent l’importance de prendre en compte les origines plurielles de leurs religions. Pour RB, en plus de leur pôle identitaire (très marqué par des coutumes alimentaires et vestimentaires qui recréent une frontière entre ‘’eux ‘’et ‘’nous’’), les religions développent un pôle éthique (en lien avec l’aspiration à bien vivre ensemble) et un pôle cognitif (en lien avec une tradition et un passé plus ou moins assimilés et acceptés).

Leurs propos permettent de réfléchir à la place des religions dans nos sociétés, religions qui peuvent relier des croyants sans les lier dans un rejet des autres et qui doivent les aider à relire la tradition dans laquelle ils s’inscrivent sans les lier à une tradition unique.

S’arracher à la terre des origines et cheminer pour suivre sa vocation

DH parle de terres d’exil et d’une diaspora qui reste attachée à une « patrie portative ». Pour RB, toute terre appartenant à Dieu a vocation à devenir terre d’islam où Allah sera adoré.

Pour DH, l’important, c’est le lieu où on va et non celui d’où l’on vient, à l’exemple du cheminement d’Abraham. Pour RB, le musulman doit être un homme en marche qui se laisse guider sur une voie droite, avec confiance, par Allah qui le sauvegarde.

Faire vivre la laïcité

Alors que DH accepte d’être désignée comme « rabbin laïque », RB plaide pour limiter la laïcité à un principe juridique de séparation qui n’a pas vocation à être une « néo-religion », la laïcité permettant de disposer aussi d’un espace critique des religions ; il plaide pour une séparation entre pouvoir spirituel et pouvoir religieux qui ont trop tendance à s’instrumentaliser à leur profit réciproque.

Pour DH et RB, l’important est de faire écho aux diverses sensibilités au sein d’une religion, ce qui n’a pas été le cas lors du débat autour du « mariage pour tous ».

Ils apprécient la possibilité que leur offre une France laïque de dialoguer entre personnes aux identités différentes comme ils ont pu le faire dans ce livre.

 

Femmes et hommes

DH reconnaît que toutes les traditions ont un problème avec le féminin, figure de l’altérité par excellence ; le corps féminin raconte la fertilité et témoigne d’une ouverture que menace toute pensée fermée clôturée par des certitudes. Les textes religieux sont parfois misogynes, marquées par une forte dimension patriarcale, mais, en même temps, les Ecritures accordent une place éminente au féminin, facteur perturbant la loi masculine. Elle constate que les femmes sont davantage tournées vers l’intériorité et les hommes l’extériorité. ; pour elle, « la femme incarne dans son corps l’ouverture à l’autre et la capacité d’accueillir la vie. Forcément, elles symbolisent ce qui représente une menace pour les fondamentalistes, à savoir le changement, l’altérité. Le féminin est le genre qui interroge la norme. Voilà pourquoi, dans plusieurs religions, les femmes sont tenues à distance du culte par leurs corps ou leur esprit. »

RB plaide pour décentrer le regard du religieux vers les champs anthropologiques, sociologiques, historiques, etc. ; il rappelle que ce qui est en jeu, c’est la fin du patriarcat dans des sociétés où le dernier bastion qui reste au religieux est souvent le droit familial.

 

Filiation et transmission

DH insiste à la fois sur les liens entre générations et sur la capacité de réinvention des jeunes : « La Révélation ne peut jamais être perçue comme un simple moment du passé, mais toujours à la fois comme un évènement du présent et un évènement à venir » ; chaque génération est héritière de la précédente tout en ayant à inventer du nouveau. Il s’agit de ne pas tomber dans le « dégagisme » du passé comme dans la répétition à l’identique de ce dont on hérite : « Il faut appartenir pour pouvoir ‘’à part tenir’’. »

Pour DH, les parents doivent transmettre tout en laissant aux enfants la possibilité de couper avec des origines qu’ils doivent questionner, mais aussi à se laisser construire par leurs enfants. Ce qui est regrettable, c’est le cas des enfants de parents de la génération de 1968, cultivant l’illusion de la libération de tout ancrage, ont renoncé à transmettre des repères religieux et des « bagages pour la route ».

RB insiste sur la filiation complexe du prophète Muhammad qui, ne trouvant pas sa place dans sa tribu, s’insère dans la ‘’famille des prophètes’’. Il s’agit pour lui d’inventer une « fidélité infidèle » par rapport à sa filiation.

RB repère aujourd’hui des ruptures de transmission à tous les niveaux ; ainsi, par peur du futur, des jeunes se racontent une fidélité à l’islam qui est souvent une fiction. Il étudie l’évolution du regard de nos sociétés sur les arabes et les musulmans, montrant le glissement d’une caractérisation raciale (arabe, beur, rebeu, magrébin…) à une désignation religieuse (musulman, islamiste…). Par ailleurs RB se pose la question des mémoires mal assumées suite à la guerre d’Algérie, les jeunes générations exprimant les souffrances non dites des générations précédentes. Enfin RB regrette que trop de jeunes, ayant du mal à se situer dans la société et dans la mondialisation, aillent à la pêche sur le Web qui est envahi par le salafisme.

RB invite à revisiter le passé avec les flèches de la ‘’futurabilité’’ tout en veillant à dépasser l’immédiateté. Quant à DH, elle préconise de faire entrer l’humour juif dans l’enseignement et de travailler sur le sens des mots.

 

Vérité et choc des certitudes

DH, appelant à sortir de l’idolâtrie et à refuser que un indiscutable soit décrété, prône une maturité spirituelle qui aide à accepter les failles dans nos récits et pousse à s’intéresser plus à la sacralité du message qu’à son support. On ne peut définir ce qu’est un bon juif, car d’une part on ne sait pas définir qui est juif et d’autre part cela évolue selon les générations. Il s’agit alors de cheminer vers une vérité qu’on ne possède pas.

RB se situe par rapport à une tradition qui ne l’oblige à rien, sauf à la lire et à relire les textes pour qu’ils lui parlent aujourd’hui ; il critique une société musulmane qui impose un rapport fermé au Coran et une tradition mythifiée à l’exemple des salafistes qui se réclament du passé pour se légitimer. Tout bascule quand une religion devient l’idéologie ou l’instrument du pouvoir politique et quand dominent ceux qui se disent propriétaires de la vérité. « Comment, à l’intérieur de nos communautés, faire la place à l’altérité de celui qui n’y est pas inscrit ? »

RB et DH se méfient de ceux qui sacralisent leur vérité au risque de devenir violents. Ceci conduit DH à préconiser de cultiver l’art de l’exégèse rabbinique qui permet de faire violence aux textes et non aux hommes. RB participe pour sa part à « Lire les écritures », des sessions où, avec un rabbin, une pasteure et une cinquantaine de personnes, ils confrontent leur lecture de textes. Par ailleurs, conscients des limites d’un certain dialogue interreligieux qui exacerbe ou gomme les différences, LH et RB proposent que les formations religieuses de prêtres, d’imams et de rabbins permettent d’aller voir ce qui se fait dans d’autres religions.

Tous deux mettent en évidence le besoin actuel de dialogue intra-religieux qui peut être plus difficile que le dialogue interreligieux.

 

De quel Dieu parlons-nous ?

Les trois religions monothéistes racontent à leur manière leur sortie du monde d’avant : pour DH, une sortie de l’idolâtrie grâce au judaïsme ; pour RB, une sortie de Muhammad de sa tribu d’origine et un rapport complexe avec juifs et catholiques. DH parle du passage d’« un univers magique polythéiste à l’idée monothéiste ».

RB se réfère à Ricœur pour parler de son ancrage dans l’islam : « Un hasard transformé en destin par un choix continu. » Comme on peut bénéficier de l’hospitalité d’une langue, on peut accepter l’hospitalité d’une religion. RB relativise la référence à Allah, nom commun voulant dire divinité, qui signifie maintenant l’Unique : « Que nous disions ‘’Dieu’’ ou ‘’Allah’’ ou ‘’peu importe’’, nous ne disons que des mots humains, sans savoir très bien ce que nous disons. L’ultime nous échappe. »

DH a du mal avec ceux qui la définissent comme « une femme de foi », car son cheminement religieux n’est pas basé sur un Dieu auquel elle croit, mais sur les actes qui nous transcendent. Elle se refuse de transformer du divin infini en fini alors que Dieu dans la Bible est innommable et qu’il n’a pas de maison. Pour RB, on ne fait pas de Dieu sa propriété en l’enfermant dans son langage, mais on se tourne vers lui pour qu’il nous guide sur le chemin du manque.

DH et RB, relevant le paradoxe du retour du religieux dans une société sécularisée en manque de spiritualité, ont une vision pleine d’espoir du croyant fragile qui est appelé à sans cesse se relever.

 

Ecoute, parole et récit

DH et RB s’appuient très souvent dans leur approfondissement d’une question sur les origines et les histoires des mots. DH appelle à reconstruire le sens des mots, leur histoire et les strates du discours, et donc de chercher « ce qu’un mot, une locution, une phrase, veut dire au-delà de ce qu’elle a pu vouloir dire », car « un exégète honnête se doit justement de découvrir le pouvoir-dire du texte » ; pour RB, cela laisse alors la place alors à un imaginaire qui redonne fierté et espoir.

DH n’a pas de problème avec le côté composite du texte biblique qui allie la poésie religieuse du récit permettant d’accéder à une vérité et l’approche historique savante qui énonce une réalité.

RB propose de sortir des concepts intellectuels accessibles à des minorités en écrivant des récits à destination d’un large public, comme son roman épistolaire « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? » qui est le fruit de sa rencontre avec des parents de jeunes partis faire le djihad. Adapté sur les planches, rebaptisé Lettres à Nour, ce beau texte évoque la déchirure entre un père intellectuel musulman pratiquant et sa fille, nourrie de philosophie et de sciences religieuses, partie rejoindre Daech. La dimension littéraire de ce texte, conjuguée à la dimension intellectuelle, touche l’intime et suscite à la fois émotion et réflexion. Elle illustre l’insuffisance des concepts, incapables à eux-seuls de combattre une idéologie mortifère, la manière dont la transmission de nos valeurs à nos enfants peut se retourner contre nous.

Pour DH et RB, c’est dans les dialogues fraternels que nous pouvons exprimer du commun en l’enrichissant de toutes les nuances des uns et des autres. Par contre, attention au groupe où le mot « frère » est synonyme d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la bande ou du clan.

Tous les deux appellent à un dialogue avec les textes et à une pratique de leur exégèse, mais aussi à construire des récits communs qui s’appuient sur la diversité et la richesse des sources.

Ils soulignent la responsabilité des leaders religieux dans leur rapport au texte, celle de choisir une relecture de vie, en mouvement, avec des lecteurs debout, dans une quête et non pas dans une certitude, une « terre stérile », dit DH. Le propre d’une pensée religieuse est d’être vivante, de laisser une place à l’altérité dans nos existences.

Par son questionnement, le religieux peut contribuer aujourd’hui à la quête du sens. La pensée religieuse peut être une bénédiction pour nos sociétés, leur apporter quelque chose d’une sagesse particulière, sur le plan éthique.

 

En conclusion, un dialogue inédit, riche et constructif, utile pour la réflexion de D&S

Le choix du titre de ce livre est un clin d’œil au conte des 1001 nuits et au personnage de Shéhérazade qui, en usant d’un stratagème, empêche un massacre. Il illustre la force des mythes et de la littérature pour repousser la violence et la mort.

Ce livre s’adresse à tous ceux qui veulent penser l’identité religieuse de manière plus complexe, retrouver la pluralité des voies en sortant des approches monolithiques des fondamentalistes.

L’accouchement du livre a permis à ses deux auteurs de développer à la fois le registre de la pensée de chacun et leur capacité conjointe à répondre aux questions issues de divers courants de pensée. Ce cheminement constructif a bénéficié de la rencontre de deux intelligences nourries d’une part de leur grande culture religieuse, d’autre part de leurs itinéraires d’enseignant-chercheur-écrivain ouverts au débat. Il témoigne qu’un dialogue judéo -musulman de qualité, sur des sujets essentiels, est possible.

Reste à multiplier les rencontres entre personnes de diverses spiritualités et religions respectant l’éthique du débat.

Ce livre nous conforte à D&S dans l’importance accordée à la réflexion créative et au dialogue lors de nos réunions conviviales, de nos Universités d’été, de nos groupes de travail, ce qui doit mieux se traduire ensuite sur notre site et dans notre lettre.

Un certain nombre de points peuvent être aussi repris pour conclure de façon plus opérationnelle notre groupe « Paysage religieux » ; d’autres resteraient à approfondir[1] en élargissant les échanges à d’autres intellectuels chrétiens, athées, agnostiques, etc.

[1] Par exemple : les rapports entre cultures et religions (hybridation/métissage/inculturation/confrontation) ; les rapports entre religion et politique ; les propositions pour enseigner le fait religieux et pour former les prêtres, imams et rabbins en lien avec l’université ; l’expansionnisme de certaines religions alors que la religion juive reste très peu ouverte aux conversions ; les diverses conceptions de la spiritualité, etc…

A propos Régis Moreira

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