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Nicolas de Rauglaudre, écrivain, physicien et philosophe, enseigne au Centre théologique de Meylan. Il nous livre les réflexions que lui ont inspirées nos débats lors de l’Université d’été 2010.

Réflexions de Nicolas de Rauglaudre sur le ET de Démocratie et spiritualité

En lisant plusieurs des textes que vous avez édités depuis plusieurs années, j’ai été étonné et parfois admiratif devant le désir de varier et de créer des concepts nouveaux, ou de balayer des chemins encore inexplorés. La réussite de personnes qui viennent d’horizons divers avec le désir de partager est d’autant plus délicate que nous sommes sur un terrain mouvant… celui d’un rapport entre deux univers qui depuis quelques décennies, voire quelques siècles, sont disjoints : la démocratie qui est une forme de gouvernance et de participation politique des citoyens, et la spiritualité que l’on associe souvent à une démarche personnelle, faite d’intériorité, d’éthique et de pratique, en lien avec une tradition religieuse ou mystique.

Le « ET » et la Théologie

Si nous étions des étudiants formés à l’Éducation Nationale ou pire encore, à l’Université, on commencerait par définir ce qu’on appelle « démocratie », puis « spiritualité ». Ensuite, quelques individus qui ont du temps à perdre s’intéresseraient au « ET » – l’entre deux-. Le théologien va ici glisser une remarque importante : dans les premiers temps du christianisme, il y a eu des débats, parfois très agités autour de la figure du Christ, autour de la Parole de Dieu, de son Esprit, et du Dieu Père qu’ils révèlent. La théologie chrétienne est assez à l’aise avec les contradictions et les lieux intermédiaires, ce qui explique du reste qu’elle n’est pas toujours classable dans des cases universitaires. Jésus, vrai Dieu vrai homme, l’eucharistie à la fois pain et corps du Christ, vin et sang de l’alliance, liberté personnelle et contraintes naturelles et existentielles, Royaume de Dieu présent et à venir, la Résurrection et la Passion, l’élévation dans l’abaissement etc. Le paradoxe, c’est que la réalité n’est jamais dans les concepts extrêmes, mais dans l’interface, là où la conjonction cache parfois une formulation contradictoire… toujours ouverte en tout cas. Les débats théologiques ont conduit la communauté chrétienne à la confession de foi trinitaire et à l’esquisse de ce qui sera ensuite une anthropologie de la personne. Le lien entre l’Esprit et la Parole a quelque chose à voir avec la proposition de Démocratie et Spiritualité. La spiritualité, espace de vie de l’Esprit, et la démocratie, espace de vie de la Parole libre, doivent se rencontrer et se féconder pour ne pas rester des entités abstraites, et ouvrir sur l’Absolu « caché dans la nuée ». La tradition juive estime que l’idée est idolâtrique et qu’elle doit descendre dans l’arène de la parole pour exister. C’est une des significations du don de la Thora. Théoriquement, même si elle n’a pas toujours respecté ses intuitions initiales, la méditation chrétienne et ses multiples formulations reprennent cette intuition.

Selon la formulation théologique occidentale, les penseurs parlent souvent de l’Esprit (l’Esprit Saint) comme lien entre le Père et le Fils, entre le Dieu caché et sa Parole (si vous n’aimez pas l’expression Père et Fils)… et ils en sont arrivés à hypostasier l’Esprit : l’Esprit n’est pas seulement un lien commun ou une relation (un lien d’amour le plus souvent), Il est lui-même une identité personnelle, une présence autonome qui a sa propre existence. Dans la tradition orientale, c’est plutôt le Père, le Dieu caché, celui qui est invisible et qu’on ne voit pas, qui effectue le pont entre Parole et l’Esprit. En ce sens, l’unité se situe dans la Vérité comme accord entre la Parole et l’Esprit. Il ne s’agit pas de la vérité au sens philosophique par opposition à l’erreur, mais vérité par opposition à mensonge. La méditation chrétienne reconnaît l’existence d’un esprit du mal qui est mensonge, c’est-à-dire ce qui brise le lien entre la parole et l’esprit… Une parole formelle par exemple qui affadit l’esprit, ou bien sûr une volonté de malignité de la part d’un esprit pervers. La spiritualité n’est donc jamais automatiquement du côté du bien, elle peut être maligne, comme l’a analysé par exemple Ignace de Loyola : le discernement éthique est plus fondamental que la « spiritualité », et cette spiritualité a elle-même besoin de quelques bonnes doses de discernement. Pour simplifier, disons qu’un bon esprit est reconnaissable comme esprit de service, de don et de pardon, de développement de la personne, et j’ajoute de construction de la cité dans le respect des personnes et de la parole échangée. Ce point est développé un peu plus loin.

Si on accepte de choisir cette double formulation comme modèle, les deux interprétations, occidentales, centrée sur l’amour, et orientales, centrées sur la vérité, sont complémentaires. Il serait intéressant de prendre un temps pour creuser cette complémentarité… Il est important, comme D&S le pratique, par analogie avec le modèle proposé ci-dessus, et même plus que par analogie, par nécessité existentielle, de creuser le « ET ». L’interface, l’interrelation quant elle est accessible, le pont, le lien entre Démocratie et Spiritualité, sont à décliner dans toutes leurs potentialités, non seulement comme relation entre espace de l’esprit et espace de la parole, mais encore comme un lieu de réflexion pour lui-même… Un rythme de valse à trois temps.

La systémique nous apprend à penser en ternarité : donc non seulement « démocratie », « spiritualité » et entre les deux un lien qui est le « et », mais une trilogie : « démocratie », « et », « spiritualité »… Les relations sont entre « démocratie » et le « et », et entre « spiritualité » et le « et ». Hier en vous écoutant, beaucoup semblaient exprimer ce lieu intermédiaire entre « spiritualité » et la conjonction « et », d’autres, moins nombreux le lieu intermédiaire entre « démocratie » et « et »… J’ai travaillé plusieurs années la ternarité dans un cabinet de consultants. En fait, nous partions toujours de la ternarité. Nous repérions les contradictions, les oppositions, nous les approfondissions en elles-mêmes. Puis nous cherchions comment les ponts (parfois les murs) pouvaient dépasser (ou interdire) les juxtapositions et recréer les liens. Ensuite, nous passions à d’autres brainstormings autour des trois pôles : sous forme de substantifs, ou sous forme d’action… Dans un troisième temps, nous basculions dans la binarité pour discriminer les choix à effectuer : faire ceci ou cela, etc. Enfin le passage à l’unaire consacrait le temps de la décision et de l’action.

La Démocratie et le « ET »

Venons-en donc à la conjonction « spiritualité » et « démocratie ». Le « Et ». Une de mes idées est de « relativiser » la démocratie (attention de ne pas prendre cette expression de travers !), c’est-à-dire (1) de la mettre en relation avec l’anthropologie, une anthropologie du corps et de la nature, (2) dans un contexte de crise et de métamorphose, (3) et de prendre des distances avec la vision mécaniste, voire historique de la démocratie… C’est-à-dire d’apprendre à ne plus penser ou moins penser la démocratie à l’intérieur de ce qu’Edgar Morin appelle le « paradigme de la Grande Disjonction » (pétrification excessive du dualisme cartésien, et par derrière gnostique et platonicien) : l’Esprit est opposé à la Matière, ou à la Nature, le corps est opposé à l’âme, l’individu et le privé au public et au politique, les sciences et les techniques opposées à l’humain, à l’humanisme, le cerveau à la pensée, le virtuel au réel, le potentiel à l’actuel. La « grande disjonction » en décline de multiples autres qui conduisent, après avoir coupé l’homme en deux, puis en quatre, à l’exploser dans toutes les directions et à l’analyser sous mille savoirs ignares, selon une expression du même Edgar Morin. Chacun est expert et responsable dans son petit domaine et sa petite spécialité, et complètement ignare en ce qui concerne le tout, l’intégralité, l’unité de l’homme.

Nous héritons de Descartes, de la gnose et du mécanisme, mais nous héritons aussi de Machiavel selon lequel politique et éthique doivent être disjoints (pour le « bien » du peuple). A fortiori politique et spiritualité, au sens classique du terme. Ce que j’exprime là est très dangereux, donc à manipuler en portant des gants. Le droit contemporain s’est en effet construit au cœur de cette vision mécaniste et dualiste. Et il ne s’agit pas de remettre en question tous les acquis : celui de la liberté individuelle, de conscience et d’expression, celui de la différentiation entre privé et public, celui de la participation directe ou indirecte de tous à la vie politique et aux décisions citoyennes etc. Toute tentative d’unification organique ou dogmatique trop hâtive crée des dictatures, des impérialismes, voire des totalitarismes : le terrifiant vingtième siècle nous en a, j’espère, vacciné. Toutefois le choix posé ici repose sur le constat anti-symétrique. Le risque actuel est inverse, comme certains l’ont souligné dans les groupes, il est dans l’éclatement, l’individualisme et le matérialisme.

Démocratie et anthropologie

Personnellement, une de mes constantes de recherche est qu’une philosophie du corps, au sens étroit et au sens large (corps personnel, biologique, mais aussi corps social et corps de l’écosystème), peut aider à réconcilier cette dislocation et explosion. La disjonction est d’autant plus perverse que dans les formes de vie et dans la pratique, elle n’existe pas : un scientifique dans son laboratoire en train de mettre en formule différentielle ou de résoudre une équation utilise non seulement son cerveau, mais aussi ses mains et ses pieds.

Il a besoin de se nourrir et d’aller aux toilettes. Il habite un centre de recherche conçu par des architectes, construit par des professionnels, peuplé de dispositifs expérimentaux parfois très élaborés et chers. Il consomme de l’énergie produite par des sources diverses venues de la Terre, du Soleil, de l’atmosphère, transformée par la technologie, soutenue et financée par des administrations et des politiques… Les oppositions entre le scientifique abstrait et la technique concrète, entre la science et le politico-économique sont illusoires. Les sciences de l’énergie rappellent que tout échange d’information ne paie d’une dépense d’énergie. C’est évident au niveau de l’infrastructure économique, mais cela l’est aussi des systèmes politiques, juridiques, religieux.

Tout a un coût. Pas seulement au sens financier, mais au plan énergétique. Même chose de l’artiste, du musicien, du peintre, de l’écrivain, de tous ceux qui créent des œuvres de l’esprit. Leurs activités ne sont possibles que parce qu’il y a une gigantesque infrastructure économique, technologique et « éco-systémique », dont le soutien leur permettent de s’exprimer et diffuser leurs créations. On pourrait s’amuser à ce petit jeu et voir que même dans l’expérience contemplative du moine dans son monastère, on trouverait un échange énergétique et informationnel avec l’environnement beaucoup plus présent qu’on imagine. L’esprit sans corps, sans matière, sans énergie, cela n’existe pas.

Pour rétablir le pont entre la démocratie et l’anthropologie, voici deux remarques. Une démocratie, non seulement comme structure politique institutionnelle, mais comme espace habité par l’échange de paroles et d’informations, une démocratie qui s’occupe du « et » et ne se complaît pas dans son formalisme, ne peut échapper à cette loi : elle consomme et dépense de l’énergie libre, non contrôlable… (dans tous les sens du terme) ce qu’une démocratie pensée dans un cadre mécaniste n’a vu que partiellement. Que ce soient dans les procédures d’élection et de représentation, dans les nécessités administratives de distinction des pouvoirs, dans les exigences de communication et de débat libre… mais j’ajoute, dans l’expression parfois désordonnée des citoyens, et bien sûr dans l’agitation sociale, il y a circulation d’énergie non contrôlable, turbulente. La vie démocratique n’est donc pas seulement une application d’idées formelles et politiques, elle est aussi une activité énergétique et physique. Il va par exemple de soi que l’empreinte écologique, qui inscrit le projet démocratique dans une corporéité énergétique, corps social et naturel, n’est plus aujourd’hui une simple coloration de la démocratie, mais elle se situe dans le cœur de la vie démocratique. La crise écologique est une conséquence de la crise démocratique et révèle ce que celle-ci avait rangé dans l’aléa et le périphérique. Seconde remarque, si dans la perspective que je propose, la parole est interprétée comme incarnation de l’esprit, mise en langage et en œuvre de l’esprit, avec bien sûr une rétroaction sur l’esprit, alors la démocratie, avec ses potentialités et ses contraintes, peut être lue comme une œuvre de l’esprit -et pourquoi pas de l’Esprit avec un grand E. La vie, vie biologique ou vie sociale, politique et économique, ne s’oppose pas à à l’esprit. Ce qui est conforme à la vision biblique, et non gnostique (qui oppose matière et esprit, ou vie et esprit). Un peu à la manière teilhardienne, je considère la matière et l’énergie non comme des forces brutes opposées à la vie et l’esprit, mais comme des substrats de prévie, des potentialités.

Démocratie, Ordre et désordre, Organisation et sens

Cela dit, le monde actuel est dans un contexte de crise. Je parle toujours comme un physicien. La crise n’est pas un état intermédiaire entre deux états stables, ce qu’on a cru jusque là, mais l’état fondamental du réel. Si on analyse le bouillonnement de l’univers, l’activité énergétique de la matière, l’évolution et le buissonnement de la vie, les aléas de l’histoire, la pression polymorphe de la vie humaine et culturelle, on se rend compte que nous baignons dans une fluidité au sein de laquelle se cristallisent quelques îlots stables. La science du chaos nous a même appris qu’au sein du chaos, peuvent se développer des structures évolutives plus complexes que les paramètres du milieu ambiant. La culture moderne en a pris conscience et se nourrit de cette fluidité. Au sein de la fluidité turbulente, entre ordre et désordre, des systèmes complexes et organisés surgissent, se stabilisent, évoluent… parfois s’effondrent. À l’échelon humain, comment évoluer dans un monde fluide puisque la nature ne le fait pas spontanément ? En permettant et suscitant l’émergence de lieux solides, donc de lieux de « solidarité », de lieux vivants, donc organisés. Donc des lieux de solidarité qui évoluent eux-mêmes, restent ouverts, et qui doivent se nourrir d’information, se nourrir d’ »esprit ». au risque d’être absorbés par le milieu ambiant ou de s’effondrer sur eux-mêmes… mais qui aussi ont une durée de vie et doivent parfois se retirer pour aider à l’existence d’autres organisations, d’autres systèmes.

La démocratie a été d’abord expérimentée dans des milieux réduits (Grèce, Inde, communautés de villages), puis développée à une échelle bien plus large en monde occidental. Elle s’étend maintenant sur la Planète et je pense que, globalement, rien ne l’arrêtera, en dépit de résistances (notamment religieuses ces dernières décennies). Mais elle s’étend à partir d’une vision dominée par les concepts d’ordre et de machine, par opposition à désordre, ce qui a eu tendance à renforcer le légalisme, l’institution, le formalisme, au détriment de la vie citoyenne et des flux et réseaux. Certes, cela a produit un droit riche et efficace. Mais la démocratie est une vie, une animation citoyenne, une dynamique d’échange, avant d’être une idée incarcérée dans des structures formelles sans contenu. Il n’y a pas de réelle démocratie sans citoyens, avec leurs expressions multiples, leurs cohérences contradictoires que la descente dans l’arène de la parole doit pouvoir objectiver.

L’économiste indien Armatya Sen insiste par exemple beaucoup sur les médias et les réseaux qui se développent à travers la Planète et qui sont un lieu nécessaire de débat citoyen, démocratique. La démocratie est fécondée par l’esprit, par la spiritualité, dans la mesure où elle prend sens et où elle donne sens. Le sens, c’est à la fois la direction, l’inscription dans un langage symbolique et l’intégration d’un élément dans le tout. Et dont l’expression s’adresse à la liberté. Il n’y a pas de sens humain sans liberté. Mais comment définir la démocratie sans tomber dans le formalisme ou l’abstraction, ce qui risque de l’instrumentaliser au service des seuls philosophes, politiques ou experts, et de l’arracher au citoyen (grand risque actuel). S’il est difficile de définir la démocratie en tant que telle, ce dont de nombreux penseurs se sont exercés sans toujours arriver à la circonscrire, on peut la repérer à partir de ses contraires (l’être humain est plus prompt à parler et repérer ce qui ne va pas que ce qui va). Elle est alors plus facile à repérer et plus universellement reconnue…, par son absence : absence de liberté, injustice, concentration et occultation des pouvoirs, famine, sexisme, racisme, maltraitance du corps et de l’environnement, dictature politique ou dictature des esprits, oligarchie, anarchie etc. Elle a donc besoin d’un contenu pour ne pas s’effriter dans le formel et, en fin de compte dans l’abstraction. Ainsi repérée par son négatif, la démocratie prend la parole et donne sens à l’engagement responsable et solidaire. Elle inscrit le « spirituel » dans le monde concret.

Esprit du « ET »

Derrière le mot spiritualité, on peut mettre des choses très variées. Je voudrais ici dire quelques mots de ce que je pense être une spiritualité riche et bonne, par contraste avec une spiritualité qui peut être destructrice. Il est facile de comprendre qu’une spiritualité accompagnée d’un « ET », et donc ouverte, a plus de chance d’être positive qu’une spiritualité fermée. Tout système fermé se dégrade. Le besoin de « spiritualité » existe dans de nombreux milieux que je fréquente (artistes, scientifiques ou personnes engagées) et exprime, d’après un nombre croissant d’observateurs, une attente contemporaine dans toutes les cultures. J’entends alors par « spiritualité » une recherche de soi et de sérénité à travers diverses pratiques qui vont du yoga, de la sophrologie à la méditation personnelle ou la pratique de rituel. Sur cette spiritualité, se greffe souvent (pas systématiquement) un certain romantisme écologique, naturaliste, au sein duquel surgit une sorte de morale « bio », dans laquelle on explique le mal être par les conditions de vie actuelles, par la nourriture, le stress, la culpabilisation (souvent attribuée non sans raison à l’héritage chrétien et biblique). On confond esprit avec énergies naturelles, cosmiques, flux et ondes, et on cherche la sérénité dans ce bain et l’apprivoisement de ces énergies. L’ère du Verseau chère à Marylin Ferguson est entrée dans sa phase active et imprégnative. Parfois, et trop souvent à mon goût, ces pratiques sont teintées d’une psychologie sommaire, parfois caricaturale, où le Karma des uns perturbe l’expérience, le cœur, les affects et la sexualité. Plus largement, c’est ainsi que les médias abordent la « spiritualité », une spiritualité qui ignore les hiérarchies, les structures et les traditions spirituelles des grandes religions, voire s’y opposent.

Pour être clair, ce type de « spiritualité » ne me satisfait qu’à moitié. Je le reconnais, elle répond à une attente qu’effectivement je ne peux contredire. J’en éprouve même une certaine sympathie et j’ai le souvenir de séjours, de week end, de journées entières aux côtés de personnes qui partagent leur expérience intérieure, psychologique et méditative, non sans affection, émotion et beaucoup d’humour (humour et esprit, ça marche ensemble). On on sort heureux, apaisé, bien. J’ai pendant plusieurs années participé à des week end de partage psychologique sur fond de sophrologie et de phénoménologie. Notre époque est fille de Freud, de Nietzsche et de Merleau-Ponty, plus encore que de Marx… et la vie du corps, des affects et de la sexualité a, heureusement, repris la place qui lui revient. Dans la mesure où la vie du corps est aussi événement local d’une vie écologique (au sens large, c’est-à-dire organique et culturelle), ces nouvelles spiritualités sont une thérapie au mal de la « Grande Disjonction », à celui des schizophrénies sociales, individuelles, et du désenchantement qui s’en est suivi. Cependant, cette spiritualité me laisse sur ma faim. Elle réunifie des psychologies brisées, des corps blessés, des affectivités meurtries. Mais elle ne suffit pas à donner sens. Je ferai donc une distinction entre fausse et vraie spiritualité, entre manipulation magique et œuvre de l’esprit (avec une légère coloration hégélienne, si vous me l’autorisez). La spiritualité me paraît inquiétante quand elle se transforme en manipulation des consciences et des forces dites « spirituelles », parfois à l’insu de ceux qui y baignent. Elle devient une singerie, c’est-à-dire quelque chose d’objectivable et de magique… elle fascine et permet à des faux gourous de dominer des personnes et d’asseoir des pouvoirs. N’oublions pas que le phénomène des sectes, à l’extérieur et à l’intérieur des institutions religieuses elles-mêmes, est toujours latent, voir actif. Je me distancie des pratiques de « spiritualité » où on manipule avec une certaine désinvolture les prétendues forces de l’esprit ou les énergies spirituelles, voire l’Esprit Saint lui-même (en milieu chrétien). C’est ainsi que fonctionne la magie. Il peut y avoir des attitudes dites « spirituelles » qui ne sont pas du tout œuvre de l’esprit, et j’ai croisé des prédicateurs ou des gourous qui ont des attitudes profondément anti-spirituelles. On ne peut jamais exclure une dictature de la spiritualité, ce qui nous rapproche de l’interrogation démocratique.

L’esprit, pour être esprit, est du côté de la liberté, donc aussi du côté de la démocratie. Il est insaisissable ou s’il l’est, c’est par libre choix de lui-même. Il peut apparaître en des lieux où on ne l’attend pas. L’esprit n’est pas forcément dans la spiritualité. J’ajoute qu’il est présent non seulement dans les lieux calmes et dégagés… mais aussi et peut-être plus encore au cœur des activités humaines, des activités industrieuses humaines. Il est même parfois dans la religion ! Je l’ai écrit, de mon point de vue, l’éthique est plus fondamentale que la spiritualité, de cette spiritualité incomplète, j’entends, où la recherche de soi dérive vers une unité sans transcendance, sans ouverture, sans inscription dans la concrétude. En fait, ce qui est esprit est ce qui humanise l’homme, le rend plus créatif, plus fécond, plus relationnel et communicatif, ce qui, dans une tradition « johannique » suscite la Parole, le Verbe, la créativité, l’amour (encore que le mot amour, utilisé aujourd’hui à toutes les sauces dans les discours racoleurs de nos prédicateurs, est piégé… je m’en méfie un peu), il dilate l’espace, fait respirer au large, ouvre les cœurs aux autres sujets libres et conscients, tisse le monde de demain. L’esprit est à l’œuvre au cœur des activités humaines que certains qualifieraient de « profanes » : la science, la technique, l’industrie (au sens large), les activités commerciales et financières, le Politique et la politique, la consommation et la production, le quotidien de la ménagère (ou du manager), dans la mesure bien sûr où il donne sens etc. La construction de la Cité est l’œuvre de l’esprit… même si, comme je le rappelle, l’esprit en soi est insaisissable.

Où se situent les critères d’une activité où les effets de l’esprit se font sentir. Oh, il y a un premier critère essentiel qui n’échappera à personne : c’est donc celui de l’épanouissement de la liberté. J’aime mieux parler de « libération » qui évoque un processus où chacun se libère, plutôt qu’une liberté en soi qui pourrait vite se pétrifier et devenir abstraite. La liberté, en tant que processus, passe par de nombreuses étapes et elle est en lien avec un travail sur soi. Vous mettez un enfant ou un chat devant un piano. Il marche sur les touches, il tape n’importe où et même si de temps en temps surgit une octave ou une harmonie hasardeuse, certains diront qu’il crée, qu’il fait ce qu’il veut… donc il est libre. Maintenant, écoutons Vladimir Horowitz ou Alfred Cortot.

Quelqu’un d’un peu exercé peut reconnaître la griffe d’Horowitz ou de Cortot au bout de quelques mesures (c’est mon cas !). Pourtant le virtuose s’est contraint pendant des années à des exercices ingrats, à un travail sur soi, sur ses émotions, sur ses envies, s’est assis à côté de maîtres et de critiques, a accepté les potentialités et parfois les limites mécaniques et acoustiques de son instrument. Au bout du compte, lui aussi « fait ce qu’il veut » sur le clavier, mais pas au sens du chat ou de l’enfant. La première liberté se heurte aux contraintes. Elle est nécessaire, au départ (il faut que la maman ou le papa autorise l’enfant à taper sur le clavier), mais insuffisante, car elle est sans cesse en alerte face aux contraintes possibles. La seconde liberté est une liberté à la fois spirituelle, organique et corporelle, une liberté réelle : le pianiste fait ce qu’il veut du piano, mais il a étendu son espace aux contraintes, les surmontant, les apprivoisant et les intériorisant. En ce sens, la liberté ne s’oppose pas aux contraintes, bien au contraire elle s’en sert. Cette liberté s’inscrit dans une finalité à la fois personnelle (la griffe d’Horowitz) et sociale (l’art). Elle est, chacun le reconnaîtra, bien supérieure, spirituellement parlant, à la première. Entre les deux, se dessine l’espace du travail et de l’organisation (le chômage est donc une vraie catastrophe démocratique et spirituelle). Dans le cadre de la démocratie, il serait intéressant de repérer sur le graphe dessiné par l’espace entre les deux libertés, où se situent d’une part les revendications citoyennes, d’autre part l’efficience institutionnelle. La liberté en acte appelle la responsabilité.

L’esprit est à l’œuvre quand l’activité est à la fois responsable et suscite de la responsabilité.

Voici quelques autres critères, en vrac, non développés pour un discernement de la qualité de l’esprit. Un critère en conjonction avec le critère de la liberté est le bonheur d’être ensemble, voir d’agir ensemble pour un mieux être : c’est la conjonction entre fraternité et solidarité. De même que je préfère le processus de libération au concept trop abstrait de liberté, on pourrait parler de « solidarisation » pour désigner le mouvement d’unification par solidarité. Précédemment, j’ai évoqué la solidité au sein de la fluidité critique ambiante. On comprendra que si la solidarité se rigidifie en solidité, alors tout se fige et la liberté se perd. C’est le zéro absolu, lieu où rien ne bouge. La solidarité ou solidarisation est donc à conjuguer avec libération, même si dans leur expression conceptuelle, elles s’opposent parfois. Elle se conjugue aussi avec fraternité qui permet de reconnaître le partenaire comme sujet et potentiellement comme ami. D’une certaine manière, la fraternité apporte à la solidarité ce que l’esprit apporte à la parole. Un observateur attentif notera que l’amour est un lieu où solidarité, fraternité et liberté fonctionnent ensemble. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. L’image de l’orchestre symphonique est parlante : un orchestre est d’autant meilleur que chaque interprète est à la fois excellent musicien et excellent écoutant.

Un troisième critère de l’activité de l’esprit est ce que j’appellerais la créativité « respectueuse », respectueuse des sujets, de la vie sociale, culturelle et politique, mais aussi du vivant et des cycles du temps et de l’espace. Un quatrième critère est la vérité : une vérité, comme cela a été exprimé précédemment, non par opposition à l’erreur (l’incertitude fait partie de la nature humaine, physique, biologique et… intellectuelle), mais une vérité en opposition au mensonge : le mensonge (bien que la racine soit « mens », l’esprit au sens du mental) est le décalage entre l’esprit et la parole. La parole dit le contraire de ce que pense l’esprit. Cinquième critère : l’écoute dans la mesure où elle précède ontologiquement parlant l’emprise idéale ou idéologique.

Personnellement, dès que l’idée s’enferme dans l’idéologie ou le dogmatisme, l’esprit est perdu. De ma part, vous comprendrez que c’est un petit réflexe biblique : la représentation, idéale ou idolâtrique, risque d’occuper l’espace et aveugler, tandis que l’écoute inscrit et reconnaît le sujet dans l’espace sans l’enfermer dans une représentation et appelle une réponse de sens. Le sujet écouté est autre avant d’être même. Chacun de ces critères mériterait de longs développements et des articulations rétroactives entre eux. Ils ne sont pas non plus exhaustifs d’autres critères. Mais cela dépend bien sûr de ce qui est mis sous les concepts… et donc comment on fait descendre les idées sur terre et dans le débat public. Nous retrouvons l’éthique du débat chère à Démocratie et Spiritualité ! D’un point de vue chrétien, la vie de l’esprit s’expérimente et se vérifie dans le don, le service et plus encore dans le pardon. Chacun de ces points arrache la pratique spirituelle à un espace purement horizontal, même si ces valeurs sont universelles, exprimées par d’autres traditions religieuses et humanistes, et de plus en plus reconnues comme telles. La pardon, par exemple, signifie passer par dessus un refus, aller du négatif au positif (donc plus long et difficile encore que le don qui va du zéro au positif). C’est un appel existentiel qui ne peut se satisfaire d’un discours théorique. Pour tous ceux qui ont été blessés ou détruits par la haine, l’injustice et le mensonge, le pardon apparaît comme un objectif irréalisable et inhumain… et seuls les irresponsables peuvent reprocher à quelqu’un ou à une communauté de ne pas parvenir à pardonner. Une finalité qui déborde l’espace humain et l’individualisme peut donner sens et créativité à cette étrangeté qu’est le pardon. Ce sont des challenges spirituels qui en valent la peine.

Conclusion

En tant que chrétien, j’essaie de vivre personnellement ces intuitions comme participant de la vie trinitaire, en manoeuvrant entre les récifs ; participant d’une vie trinitaire qui s’incorpore dans le social, le culturel, l’économique, le politique, l’écologique. Avec mes moyens limités et fragiles. Je ne vais pas ici développer ce point. Toutefois aujourd’hui, en raison de l’accélération de l’histoire, de la perte de contrôle des individus en tant que tels sur l’évolution de la Planète et sur la circulation de l’information, de l’éclatement de l’homme au moment même où il faudrait retrouver son unité, il me paraît indispensable de ne pas craindre de s’exprimer et de s’engager dans l’incertitude et le risque. Les outils pour naviguer dans le flou, l’incertitude et les interfaces existent déjà et d’autres sont à créer. Si les conditions initiales et les objectifs de l’expression et de l’engagement sont clairs, tant mieux. Ce n’est pas toujours le cas et cela risque de l’être de moins en moins. Ce n’est pas une raison pour se refermer sur soi ou son petit secteur particulier. Vous me pardonnerez ce petit sermon ! Le souci du monde et le souci des autres, même dans le flou, la fluidité et l’inconnu ou l’inconnaissable, doivent être éveillé. On a trop bavardé, trop communiquer, ces dernières années sur l’altérité incommunicable !

Ma vocation personnelle, par exemple, est plutôt artistique et intellectuelle. J’aurais du mal à m’investir dans l’économique, soigner des mourants ou des malades ou défendre des exclus. Mais j’essaie de me sentir solidaire et en écoute face à ceux qui pratiquent ces activités, et ouvert à d’éventuelles sollicitations locales et immédiates. Je pourrais rendre service quelque temps en quelque localité, même si mes éventuelles capacités de management, stratégiques et tactiques, risquent d’être peu pertinentes. Chacun sa compétence, oui, mais sans séparation absolue, dans la fécondité des talents. C’est la complémentarité de tous qui permettra l’ouverture toujours plus riche et fertile de la démocratie et de la spiritualité, parfois ensemble, parfois dans leur sphère respective. Espérer, c’est faire confiance à la fois à l’avenir, aux autres et à la transcendance

Nicolas de Rauglaudre

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