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Il nous faut faire le deuil d'une vision de l'intégration considérée trop longtemps comme une assimilation oublieuse des origines. Ceci nous oblige à prendre en compte des difficultés nouvelles comme la questions des discriminations en veillant à éviter de trop grandes discordances entre les principes proclamés et la réalité. Peut-on à la fois promouvoir des valeurs communes et respecter les valeurs de certaines communautés, telle est la grande question qui nous est posée.

Comment se retrouver sur des valeurs communes dans un monde devenu multiculturel ?

Rencontre-débat avec Jean-Claude Sommaire le 14 décembre 2009

Du fait de sa faiblesse démographique, la France, dès le dix neuvième siècle, a été une terre d’accueil pour de très nombreux immigrants, essentiellement d’origine européenne : au niveau de ses grands-parents et arrière-grands-parents, un français sur quatre se trouve avoir un ascendant d’origine étrangère.

Historiquement notre pays, porté par des valeurs universelles héritées de la révolution de 1789, a toujours privilégié le principe d’une adhésion individuelle des nouveaux citoyens aux valeurs républicaines (il en résulta durant longtemps une grande ouverture aux réfugiés). Pratiquant avec succès une politique d’assimilation notre pays a cependant tardé à se reconnaître pleinement comme une nation d’immigration (aujourd’hui, en Ile-de-France, 37% des jeunes sont d’origine « étrangère »).

La situation s’est compliquée ces dernières décennies du fait de l’évolution des flux migratoires devenus plus extra européens. Les tentatives des années 80, puis ultérieures, de primes pour un retour aux pays d’origine ont largement échouées. L’insertion de ces populations nouvelles dans la société française, souvent issues de nos anciennes colonies, est devenu un défi majeur à relever au même titre que celui du vieillissement général de la population.

Les politiques d’intégration sont aussi devenues moins efficaces du fait de l’affaiblissement des outils d’insertion dans le tissu social français que constituaient l’école, le patronage, les syndicats, le parti communiste ainsi que le service militaire obligatoire pour les garçons.

Après s’être enrichi d’apports migratoires importants, mais proches sur le plan ethnique, religieux et culturel, notre pays a maintenant du mal à intégrer socialement les migrants les plus récents, et leurs enfants, notamment ceux d’origine maghrébine et africaine sub-saharienne. Nous admettons mal les évolutions de notre identité nationale du fait de cette immigration [1] dans un contexte marqué par le poids de l’immigration familiale par rapport à l’immigration de travail, par une pression migratoire croissante aux frontières de l’Europe, par la concentration des immigrés dans certaines communes de banlieue, par le cancer du chômage…

Il nous faut donc faire le deuil d’une vision de l’intégration considérée trop longtemps comme une assimilation oublieuse des origines. Ceci nous oblige à prendre en compte des difficultés nouvelles comme la questions des discriminations en veillant à éviter de trop grandes discordances entre les principes proclamés et la réalité : le principe républicain d’égalité est-il respecté dans l’attribution des logements ou pour l’accès à l’emploi ? L’interdiction de tous les signes religieux à l’école n’a-t-elle pas été ressentie comme un signe de défiance à l’égard des musulmans visant en fait le seul foulard islamique ?

La question religieuse prend de l’importance du fait d’un Islam devenu la seconde religion de France par le nombre de ses fidèles. Le sentiment d’être rejeté, ressenti par de nombreux jeunes d’origine musulmane, alimente des revendications de plus en plus nombreuses au-delà de la demande légitime de pouvoir disposer de lieux de cultes décents. Dans le même temps la religion catholique continue à bénéficier d’une position privilégiée dans notre France laïque alors qu’elle accueille de moins en moins de fidèles (les églises sont la propriété des communes qui doivent assurer leur entretien)

Plus largement, c’est toute la question des valeurs particulières liées à la culture musulmane qui se pose si on prend les exemples suivants :

  • faute de carré musulman dans certains cimetières, on se fait enterrer au Maghreb ;
  • faute de nourritures halal, des enfants musulmans ne profitent pas de la cantine ;
  • des mères d’élève voilées ne peuvent accompagner leurs enfants dans les sorties de classe.

Peut-on à la fois promouvoir des valeurs communes et respecter les valeurs de certaines communautés, telle est la grande question qui nous est posée. Comment demander à des jeunes de ne pas siffler la marseillaise si nous ne parvenons pas à lutter efficacement contre les discriminations dont ils sont victimes et si nous stigmatisons leur religion à longueur de journée ? Mais comment aussi ne pas accepter une remise en cause du principe d’égalité, entre les hommes et les femmes, souhaitée aujourd’hui par certains fondamentalistes ?

Une des façons de réponde à cette question est la promotion d’une approche en terme d’accommodements raisonnables, à l’exemple du Québec. Cette approche des problèmes s’appuyant sur les communautés concernées peut aider à lutter contre des pratiques inacceptables en France comme l’excision ou la polygamie. Pour cela, il faut parler des questions qui fâchent (ainsi les détenus « musulmans » constituent la moitié du total de la population carcérale française actuelle), s’appuyer sur les expériences positives de résolution de problèmes, imaginer ensemble des solutions adaptées à chaque cas…

Il faut aussi prendre en considération les susceptibilités et le malaise identitaire de nos jeunes compatriotes des deuxièmes ou troisièmes générations issues de l’immigration [2] qui, au quotidien, peuvent apparaître « surintégrés » à travers divers comportements provocateurs qui exaspèrent leur environnement. Ils colmatent souvent ainsi les douloureux trous de mémoire d’une transmission générationnelle qui a été altérée par les drames de la décolonisation. Il faudrait pouvoir répondre à leur soif de reconnaissance de ce que l’immigration de leurs parents a apporté à notre pays. L’autorité parentale de ces derniers en serait confortée (des vieux africains désabusés disent que la loi française et l’école ne leur permettent plus d’exercer leur autorité en corrigeant leur enfant).

Nos nouveaux compatriotes et leurs enfants adhéreraient d’autant mieux aux valeurs communes que nous ne mépriserions pas leur héritage culturel et symbolique. Cela n’impliquerait nullement d’accepter certaines traditions contraires aux droits humains, bien au contraire, mais il faut savoir, comme l’a écrit très justement l’écrivain franco libanais Amin Maalouf, que le droit de critiquer l’autre se mérite. C’est au plan local que les jeunes générations, d’origine maghrébine et africaine sub-saharienne, aspirent en priorité à être reconnues comme des citoyens, à la fois égaux et différents. Égaux, d’abord, en veillant localement à ce qu’ils soient mieux protégés des discriminations raciales qui minent notre principe républicain d’égalité. Mais différents, aussi, en respectant leurs appartenances particulières, afin de faciliter leur pleine participation à la vie commune plutôt que de les contraindre à un retrait vers des espaces communautarisés.

Cependant, pour certains de nos compatriotes français de plus longue date, la ghettoïsation en cours de beaucoup de quartiers, longuement décrits par le sociologue Didier Lapeyronnie dans son ouvrage « Ghetto urbain », contribue à nourrir une profonde inquiétude qu’il faut aussi savoir prendre en compte. C’est en fait toute la question de la « mixité sociale » qui est ainsi posée laquelle est maintenant largement perçue par l’opinion comme une question de « mixité ethnique » porteuse de tous les dangers : violences urbaines, délinquance, drogue,etc.

Il faut que nous prenions pleinement conscience, comme nous y incite Jean-Claude Guillebaud dans son dernier livre, le commencement d’un monde, que nous abordons actuellement une nouvelle période de la modernité contemporaine. La longue séquence historique de l’hégémonie occidentale sur le monde s’achève et une modernité métisse s’installe au cœur même de nos sociétés. Dans ce contexte, le multiculturalisme, l’immigration, les brassages et les métissages des cultures nous posent, à l’évidence, des problèmes nouveaux que nous ne pouvons plus penser en faisant appel aux analyses et aux concepts du passé. D’où l’importance, entre hommes de bonne volonté capables de prendre en compte la diversité et l’altérité, d’expérimenter de nouvelles voies adaptées à chaque situation, ce qui suppose de passer du multiculturel à l’interculturel afin d’éviter les fragmentations du communautarisme.

 

[1] Notre identité nationale contemporaine ce sont d’abord nos valeurs républicaines, notamment d’égalité et de laïcité, la démocratie, notre système public d’enseignement et de formation, notre régime de protection sociale et de solidarité, etc. Mais ce sont aussi, des paysages, un certain mode de vie, une langue commune, diverses formes d’expressions artistiques et culturelles, et, plus globalement, tout un héritage historique et symbolique à la construction duquel l’immigration a pris sa part.

[2] Au lieu de devenir des «  français à part entière  », comme la République le leur promettait, nos jeunes compatriotes issus de l’immigration ont le sentiment de devenir des «  français entièrement à part  », comme au temps des colonies disent même certains d’entre eux.

 

Jean-Claude Sommaire, ancien secrétaire général du Haut Conseil à l’Intégration, président du conseil technique de la prévention spécialisée

A propos Jean-Claude Sommaire

Administrateur civil honoraire, Jean-Claude Sommaire, qui a été secrétaire général du Haut Conseil à l’intégration, est engagé dans divers réseaux de réflexion sur les questions liées à l’immigration et à la crise du « modèle français d’intégration ». Il préside actuellement le Conseil technique de la Prévention spécialisée et il est l’auteur d’un rapport intitulé « La prévention spécialisée à l’heure de la diversité culturelle : état des lieux, questionnements, initiatives, projets innovants en matière de développement social communautaire ».

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