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Conviviale du 11 décembre 2017 avec Serge Tisseron

 

Compte-Rendu de la Conviviale du 11 décembre 2017,

les nouveaux réseaux sociaux avec Serge Tisseron

Organisée par Démocratie et Spiritualité.

Serge Tisseron a tenté de répondre aux trois questions que nous lui posions ainsi qu’aux interventions des participants.

1-Pourquoi cette explosion des nouveaux réseaux sociaux ?

Des conditions psychiques, matérielles et culturelles sont nécessaires à l’adoption d’une invention. Le numérique a correspondu à une préoccupation, à un désir humain très fort dans tous les pays. En effet, il répond à trois désirs :

– celui qu’il y ait toujours quelqu’un pour penser à nous ;

-le désir que notre expérience personnelle soit utile aux autres, que ce soit pour des choses banales (une recette de cuisine que j’ai testée et que je recommande par exemple) ou pour des expériences plus importantes ;

– le désir de se masquer et de se dévoiler à volonté, en se créant par exemple, comme le font les ados, plusieurs profils sur les réseaux sociaux. L’humain a toujours eu besoin de masques, comme le montre la tradition du bal masqué (qui est née au Moyen-Age, a pris une grande ampleur sous la Renaissance et s’est étendue aux classes populaires au XIXè siècle).

 

2Quelles sont les conséquences de l’explosion des nouveaux réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter ?

 

-Elles sont d’abord économiques

 

Les réseaux sociaux sont fabriqués par trois entreprises américaines, les GAFA : Google (le serveur), Amazon (qui commercialise) et Facebook (le réseau social) – qu’on appelle aussi le Trinet.

Ces entreprises ont aussi pour buts de capturer nos données personnelles et de les vendre.

Ainsi un millier d’informations par personne sont collectées sur 320 millions d’Américains (divisés en 32 catégories) et sont revendues, à la Russie notamment.

 

-Les conséquences sont aussi politiques puisque la Russie a influencé à la fois les élections américaines, permettant l’élection de Trump, et celles de Grande-Bretagne où le Brexit l’a emporté.

 

-Les conséquences sont également psychiques

 

Notre droit à l’intimité est nié, nous sommes « tracés » en permanence.

De plus, avec les réseaux sociaux, la tentation est grande de se comparer aux autres ; c’est une surenchère, la course au like.

La recherche d’une reconnaissance sociale à travers Facebook est un problème. Son usage immodéré a un sens, celui d’une compensation liée au sentiment de ne pas avoir de reconnaissance sociale dans la vie courante. Du coup, il y a chez les usagers le risque d’une surexposition d’eux-mêmes, d’une quête illusoire et un jeune-ou un moins jeune-peut se sentir déçu ou trahi sur les réseaux sociaux. Afin d’éviter que les jeunes ne recherchent une reconnaissance à travers les réseaux sociaux, il est important que les parents reconnaissent les résultats scolaires ou les réussites personnelles de leurs enfants.

 

Les réseaux sociaux n’ont pas de conséquences univoques : ils sont sous la dépendance de la vraie vie.

 

Le goût pour le travestissement est une autre conséquence.

Il commence avec les jeux vidéo et se prolonge avec les réseaux sociaux qui permettent de prendre des identités multiples, de se cacher en pleine lumière, comme si on essayait des tenues vestimentaires. Cette pratique contribue à détraquer la « machine » Facebook.

En fait, nous sommes différents selon les attentes du milieu social auquel nous nous adressons.

C’est le débat autour de Winnicott et du « faux self ». Le « faux self », explique Serge Tisseron, peut être mis en avant, selon les situations, au détriment du moi authentique. Il privilégie l’apparence et peut être considéré comme une manière de préserver notre vrai « self ». Il s’agit cependant de garder des espaces réservés où l’on peut rester soi-même.

 

En 2001, à la suite de Loft Story, la 1ère émission de téléréalité diffusée en France, Serge Tisseron a créé le concept d’extimité : l’envie de montrer aux autres certains aspects de soi jusque-là gardés secrets, le désir de rendre visible ce qui est de l’ordre de l’intime ; c’est une prise de risques, liée au désir d’être reconnu par son entourage.

Il y a une interaction permanente entre ce que les autres pensent de moi et ce que je valorise.

 

Concernant le rapport à la spiritualité, Serge Tisseron constate que les religions traditionnelles sont malmenées par les innovations technologiques. Rappelons une phrase de Monseigneur di Falco en 2009 : « Nous devons donc promouvoir une présence chrétienne sur le web faite d’opérateurs, prêtres inclus, maîtrisant certes les techniques de communication, mais sachant aussi offrir des espaces pour la recherche, la rencontre, le dialogue, la prière ». De même que la télévision a remis en cause la messe dominicale, Internet est devenu le plus grand ennemi de la confession.

Au début des années 2000, Laurent Landowski, un jeune chercheur talentueux, a créé avec l’aide d’un autre ingénieur, un « avatar », c’est-à-dire un agent virtuel intelligent qui dialogue vocalement avec les utilisateurs de ses sites. A partir de cet exemple, Serge Tisseron nous fait entrevoir la possibilité d’un dieu nommé Intelligence artificielle…

Toutes les innovations technologiques entrainent la création d’une humanité connectée, dotée de nouveaux outils et de nouveaux pouvoirs.

La notion de transhumanisme est propagée par un nombre croissant de scientifiques et de futurologues. (Il s’agit de remplacer une évolution biologique par une évolution programmée de l’humanité grâce aux sciences et aux techniques. Elle doit nécessairement conduire à la production d’une humanité « augmentée », donc plus heureuse. (Pour le moment, rien ne prouve réellement que ce soit possible pour l’homme, mais Google a déjà investi des centaines de millions de dollars dans le projet.)

Selon certains scientifiques, l’être humain serait appelé à disparaitre, il ne serait qu’un maillon intermédiaire de la création.

 

Ce qui est sûr, c’est qu’avec le deep learning (l’apprentissage profond), les machines apprennent toutes seules, fonctionnent sans l’aide de l’homme.

 

En 1997, déjà, pour la première fois, Kasparov, un champion du monde d’échecs, est défait par une machine, Deep Blue, un ordinateur conçu par la société américaine IBM.

En 2015, le meilleur joueur de go européen s’est fait laminer par AlphaGo, un programme informatique développé par Google, qui combine plusieurs outils d’intelligence artificielle et fonctionne sur le modèle des réseaux de neurones, comme dans un cerveau. Plus besoin de tout lui montrer, les concepteurs d’un tel algorithme lui apprennent à apprendre.

 

Nous vivons déjà dans un monde d’algorithmes (un algorithme est la description précise, sous forme de concepts simples, de la manière dont on peut résoudre un problème). Dans la vie de tous les jours, nous avons souvent besoin de résoudre des problèmes liés à la sphère numérique. Serge Tisseron nous recommande d’utiliser nos contacts de proximité (les plus jeunes qui sont les moins décalés par rapport à nous) pour nous familiariser avec ces outils et pour nous aider.

 

Enfin, conséquence de l’explosion des nouveaux réseaux sociaux, la question des libertés.

 

En Chine, depuis peu, fonctionnent dans les grandes villes, dans de nombreuses entreprises et institutions, les systèmes de reconnaissance faciale qui vont de la sécurité publique au paiement en caisse automatique en passant par la lutte contre le vol de papier toilette et le non-respect d’un feu rouge.

Des écrans géants affichent les visages des contrevenants jusqu’au paiement d ‘une amende au commissariat du quartier ou à leur arrestation.

En France, certaines mesures de l’état d’urgence, supprimé depuis le 1er novembre 2017, ont été reprises dans la loi sur la sécurité intérieure, ce qui entraine une diminution de l’autonomie des citoyens. Nous nous ancrons dans une société du contrôle et de la surveillance.

 

Quand on voit la puissance quasi-étatique des géants de l’Internet, que ce soit les Américains Google et Facebook, ou Alibaba et Baidu en Chine, il y a de quoi s’inquiéter. Il faudrait créer en Europe des positions assez fortes pour résister à cette emprise.

 

3Quels sont les effets de l’omniprésence des écrans sur les enfants ?

 

-Le marché des enfants est très prisé par les GAFA.

Facebook a lancé Messenger kids pour les moins de 13 ans, espérant les retenir car ils vont plutôt sur Instagram et Snapchat, laissant Facebook aux « vieux » ou aux moins jeunes. Si la législation américaine oblige les services Internet à obtenir un accord parental afin de pouvoir collecter et utiliser les données d’un enfant, en fait la date de naissance renseignée au moment de l’inscription n’est pas vérifiée.

Beaucoup d’enfants sont dès 5-6 ans sur YouTube kids, lancé il y a deux ans par Google, où ils peuvent cliquer sur des bulles ou drapeaux très divers, qui leur ouvrent l’accès à des mondes différents en fonction de leur âge, du dessin animé à des univers beaucoup plus perturbants et dangereux comme la pornographie ou l’extrême violence.

Aujourd’hui, des enfants de 8-10 ans écoutent des YouTubers et YouTubeuses trentenaires ( les YouTubers sont des vidéastes sur Internet qui ont gagné en popularité grâce à leur partage de vidéos YouTube). Norman et Cyprien, les stars les plus populaires du web, ont chacun 10 millions de fans et leur parlent comme des ados de politique, de sexualité. Ce sont les nouveaux éducateurs de la jeunesse. Ils sont toujours dans le jeu, le travestissement. Ils commentent avec humour des jeux ultra-violents (les 18+).

Les enfants sont dans une culture théâtrale, le paysage social est complètement bouleversé.

 

En même temps, selon une enquête de Médiamétrie qui compare les comportements culturels et sociaux des 15-34 ans, les millennials (enfants du millénaire, nés entre les années 1980 et les années 2000), avec ceux des 15-90 ans, les premiers, bien que toujours scotchés à leur téléphone mobile et informés principalement par les réseaux sociaux, vont beaucoup plus au cinéma, au théâtre et lisent autant que les autres catégories de la population.

 

-Comment l’école peut-elle s’adapter à une telle évolution des pratiques numériques des élèves ?

La situation est très difficile, voire catastrophique selon Serge Tisseron, qui préconise de laisser plus d’autonomie aux établissements dans la gestion des téléphones mobiles et de miser sur la responsabilisation plutôt que de les interdire « d’en haut », comme vient de le faire le ministre de l’Education nationale. C’est d’autant plus regrettable que certains enseignants travaillent en classe avec et sur ces outils.

 

Pour finir sur une note positive et par manque de temps (pour aborder notamment les nouvelles médiations thérapeutiques offertes par les outils numériques-titre de son dernier ouvrage), Serge Tisseron recommande le film « Une idée folle ».

Ce documentaire résolument optimiste présente 9 écoles publiques et privées aux pédagogies variées. Il rejoint une attente sociétale forte : celle d’une école centrée sur le goût d’apprendre, la confiance en soi, l’entraide, l’autonomie, la créativité, l’apprentissage du vivre-ensemble…

Il répond à une commande : celle d’Ashoka, réseau d’innovateurs sociaux qui a investi le terrain de l’éducation dans plusieurs pays au cours de la dernière décennie, à la recherche des changemaker schools, ceux qui font changer l’école.

 

  • Pour aller plus loin :

 

  •  

-Le jeu théâtral qu’il a imaginé pour développer l’empathie chez les enfants : https://sergetisseron.com/le-jeu-des-trois-figures/

 

-La campagne de Serge Tisseron à destination des parents et éducateurs « Apprivoiser les écrans et grandir » : https://sergetisseron.com/3-6-9-12/

-Son blog :  https://sergetisseron.com

 

 

 

 

A propos Régis Moreira

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