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« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

On sait que la fête de Sol invictus, fête romaine du solstice d’hiver, a servi de matrice à la fête de Noël, comme aussi du Nouvel an. On sait aussi que ce moment où le jour commence à regagner du terrain sur la nuit est, depuis longtemps, du moins sous nos latitudes, un moment de célébration et d’espoir, de communion dans la victoire à venir des lumières sur les ténèbres. A cette opposition entre la lumière et les ténèbres qui n’est pas sans rappeler, y compris dans son parfum dualiste platonicien, le magnifique prologue de l’Évangile de Jean, je tends de plus en plus à préférer la conception de Soulages, qui fait émerger la lumière du plus profond du noir, de cet au-delà du noir, l’outrenoir.

C’est, je pense, ce qui me fait aimer cette phrase de Chantecler ; probablement aussi parce que l’espérance qu’elle révèle contredit ce biais cognitif du coq prétentieux, qui à l’instar des politiques et de leur foi dans leur parole performative, lui fait croire que c’est son chant qui fait lever le soleil, et non l’inverse. Une espérance en forme de foi agnostique, qui est peut-être aussi celle du Sisyphe de Camus, et que je préfère à cette rationalisation qui transforme une corrélation en lien de causalité inversée.

Point n’est besoin d’énumérer tout ce qui fait nuit dans notre vie, tout ce qui, pour plagier Devos, nuit : de la crise écologique, à la crise sociale ; de la crise des solidarités à celle de la société internationale ; de la crise du sens à la crise de la radicalisation. En faisant du noir une source de lumières, la peinture prophétique de Soulages pourrait aussi faire mentir cette hélas si véridique et si actuelle prophétie de Gramsci qui voit dans ce clair-obscur le ventre encore chaud de tous les monstres : diagnostic et pronostic si actuels de ces crises qui auraient plutôt pour nous un avant-goût d’apocalypse, ou plutôt de fin du monde, plus que de mutations, de transformations, ou même de transitions  vers un monde meilleur, ce progrès dont on sait que parfois c’est dans la douleur qu’il accouche.

Apocalyptique plus que prophétique, la peinture de Soulages ; apocalyptique non comme une représentation à la Bruegel, à la Durer, ou à la Jérôme Bosch de la fin du monde, mais en révélant toute la lumière que peut receler le noir angoissant, celui des origines comme celui des fins dernières. Chaque aurore que tel Chanteclerc nous faisons naitre involontairement de nos chants, est la pale réminiscence de ce big bang créateur. Chacun de ces couchers de soleil cafardeux qu’aimait tant le Petit prince est une sorte de petit départ vers le grand trou noir. Devenu aurore dans le miroir noir de la nuit ce sont ces crépuscules qui accouchent eux-mêmes d’une nuit réparatrice, d’une nuit libératrice, cette nuit du mystère du porche de la deuxième vertu, celle qui permet, même à Dieu, d’enterrer son fils.

Ce n’est pas de cette nuit-là que le soleil est vainqueur. Mais c’est cette nuit au contraire qui accouche elle-même d’une nouvelle lumière chaque jour. Vue ainsi la question de la nuit et du jour qui faisait tant s’émerveiller les anciens égyptiens, la question des ténèbres et de la lumière chère à Jean l’évangéliste, est une version à la fois magique et dramatique de celle, comique, de la poule et de l’œuf : il est vain de chercher à savoir laquelle procède de l’autre.

Soleil où est ta victoire ? Elle n’est pas sur la nuit ; elle est en chacun de nous quand du plus profond du noir en nous nous savons émettre cette lumière étrange, cette obscure clarté, qui donne à chacun de nous la figure d’un humain.

Daniel Lenoir

A propos Régis Moreira

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