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Le temps des responsables

Le temps des responsables

« Curieuse notion que la responsabilité. On la fuit comme on la cherche. On s’en défausse comme on s’en pare. On y accède comme on la quitte. On use du même vocable pour désigner un pouvoir, pour attribuer une faute ou louer une assomption. »[1]

Toute idée a son revers. Celle de responsabilité, à laquelle est consacrée cette lettre, en a deux, que rappelait Alain Etchegoyen, un philosophe un peu oublié, et qui fut aussi, quelques années après Jean-Baptiste de Foucauld, le dernier commissaire au Plan ; deux revers qu’un petit virus a remis en lumière.

Le premier, c’est celui de « pouvoir » et c’est pourquoi ce terme a été un de ceux retenus pour notre « enquête sur l’esperluette », le & de Démocratie et spiritualité. Là encore l’événement a bousculé nos réflexions : les décisions, notamment celles limitant de façon considérable nos libertés, et que finalement nous avons acceptées, ont-elles, même en situation d’urgence sanitaire, respecté suffisamment les principes de la démocratie, comme le conteste François Sureau[2] ? ; quelles valeurs, quelle idée de la personne humaine, ont inspiré ces décisions ? Comment aussi avons-nous nous-mêmes assumé des formes de responsabilité inédites, celle d’aller au-devant des risques pour « les premiers de corvée », celle de limiter au maximum nos contacts physiques de façon à ne pas être responsables de la circulation du virus, pour les autres ?

Le second, c’est celui de « culpabilité » que certains de nos concitoyens ont voulu mettre en cause en déposant des plaintes contre des membres du gouvernement. « Responsable, mais pas coupable » : c’est sans succès que Georgina Dufoix avait voulu rappeler dans l’affaire du « sang contaminé » cette distinction entre responsabilité politique et culpabilité pénale. Et c’est vrai qu’il y a quelques risques pour la démocratie, y compris celui de l’inaction, à vouloir faire sanctionner par les tribunaux des choix qui sont le résultat des politiques mises en œuvre par un pouvoir que nous avons désigné démocratiquement, comme les erreurs qui peuvent être commises à cette occasion, et que les commissions d’enquête, parlementaires ou indépendantes, sont sûrement plus conformes à l’idée qu’on peut se faire du débat démocratique. Mais a contrario, en n’assumant pas ses erreurs, tout pouvoir risque de tomber dans le mensonge et mettre sciemment en danger la vie des gens, et ce qui devient mensonge d’Etat transforme ces choix et ces erreurs en autant de fautes.

« Vivre le temps des responsables met à l’épreuve notre liberté individuelle et notre réflexion collective. »[3]

Mais, et c’est ce pourquoi nous avons voulu interroger cette notion de responsabilité, celle-ci contribue aussi à nous faire grandir comme humains, en nous permettant de dépasser à la fois les déterminismes et l’individualisme : les déterminismes en mettant l’accent sur le « pouvoir d’agir » dont, chacun d’entre nous dispose, où qu’il soit ; l’individualisme en nous incitant à ne jamais oublier les conséquences sur les autres et sur la société de ce « pouvoir d’agir ».

La responsabilité c’est l’affirmation de ce « pouvoir d’agir ». Un « pouvoir d’agir » qui nécessite une régulation démocratique, d’autant plus forte qu’il est plus important : la démocratie c’est d’abord, pour tous, le « pouvoir d’agir » sur le pouvoir. Un « pouvoir d’agir » qui ne peut être motivé par les seuls intérêts, individuels ou collectifs, mais qui s’articule aussi avec des finalités qui dépassent nos destins individuels, avec les valeurs qui nous font agir. La vie, la liberté, la justice, la vérité …, nous sommes aussi appelés à un exercice de discernement sur ce qui inspire des comportements responsables.

 

Daniel Lenoir, Président de Démocratie et Spiritualité

 

[1] Alain Etchegoyen Le temps des responsables. Julliard, 1993.

[2] François Sureau L’or du temps. Gallimard, 2020

[3] Alain Etchegoyen, Le temps des responsables

A propos Régis Moreira

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