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Eric VINSON: « Oui, les religions font (aussi) la paix ! »

Tribune – Le Monde Publié le 20 septembre 2020

Eric Vinson, Politologue

Conflictuelles, les religions ? Sans doute, mais elles tentent aussi de combattre la violence. De l’engagement éthique aux « peacebuilders », tour d’horizon à l’occasion de la Journée internationale de la paix, le 21 septembre, avec le politologue Eric Vinson.

 

De gauche à droite, l’archevêque Rrok Mirdita, le président de la communauté musulmane d’Albanie Selim Muca, sa Béatitude Anastasios Yannoulatos, archevêque de Tirana et de toute l’Albanie, le père Reshat Bardhi, se serrent la main après avoir signé la Déclaration commune d’engagement moral, en collaboration avec la Conférence mondiale « Religions pour la paix ». AFP / STR

Tribune. Les institutions religieuses aiment à se présenter comme des fontaines de paix, de justice, de morale. Pourtant, l’histoire et l’actualité montrent combien cette image est partielle, voire partiale. Si bien que, dans notre France laïque, elles passent souvent pour des foyers autoritaires d’ignorance, d’hypocrisie et finalement de sévices variés, dont souffriraient leurs fidèles comme les autres, croyants ou non.

Mais, au-delà des prises de position « pour » ou « contre », un regard objectif implique de prendre aussi en compte les efforts millénaires de ces traditions pour réguler, limiter, sublimer, si ce n’est éradiquer la violence, en leur sein comme à l’extérieur.

Un même fonds éthique

Auteur de l’ouvrage de référence sur la fameuse « règle d’or », Olivier du Roy explique : « Dans ses versions négative ou positive  Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir ou Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse  cette règle éthique existe d’une façon ou d’une autre dans toutes les cultures. Et vu la place du religieux dans les sociétés traditionnelles, cette antique maxime y est généralement formulée dans un cadre confessionnel. »

Sans parler des mille et une paroles, issues des diverses Ecritures et corpus de sagesse, condamnant toute agression grave ou vénielle, du plus connu des Dix commandements (« Tu ne tueras point ») au premier précepte bouddhiste (« Je m’abstiendrai de nuire à la vie d’autrui »), du Sermon sur la montagne (« Tends encore l’autre joue », Matthieu 5, 39) au Coran (« Nulle contrainte en religion ! » 2, 256).

A mettre au crédit des religions contre la barbarie, leur immense effort culturel et caritatif en faveur de l’éducation et des démunis.

Impossible à lister tant elles sont nombreuses, ces sentences pacifiantes le sont infiniment plus que les propos inverses, et s’ajoutent à toutes celles qui incitent au bien et aux multiples vertus… jusqu’à l’« amour du prochain » et même « des ennemis » (Mt 5, 44). De quoi attester, sur la longue durée, le rôle civilisateur des religions, à travers leur défense et illustration des mêmes valeurs morales et spirituelles. Un fonds humaniste partagé, à la promotion duquel le théologien suisse Hans Küng consacre depuis 1993 sa fondation éthique planétaire, Weltethos.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’éthique planétaire de Hans Küng Un entretien avec le théologien suisse, pour qui  » il est impossible d’avoir la paix entre les nations sans la paix entre les religions « 

A mettre également au crédit des religions contre la barbarie, leur immense effort culturel et caritatif en faveur de l’éducation et des démunis : alphabétisation millénaire des juifs pour lire la Torah ; création des hôpitaux, écoles, bibliothèques et universités par l’Eglise médiévale, à qui les Maisons de la sagesse ou du soin musulmanes transmirent le savoir antique.

Du médecin philosophe persan Avicenne (980-1037) au charitable Vincent de Paul (1581-1660), de la Croix rouge au Croissant rouge et de Mère Teresa à l’Abbé Pierre, la religion n’est-elle pas – selon Marx lui-même – « l’âme d’un monde sans cœur » ? Du moins jusqu’à ce que l’Etat-providence, les ONG et la sécularisation ne viennent, il y a peu, lui disputer ce rôle clé d’humanisation.

Aux sources de la non-violence

Selon le spécialiste des questions éthiques Christian Mellon, « à tort ou à raison, bien des croyants pensent que leur tradition religieuse interdit la violence, même pour de justes causes ». C’est pourquoi tant « d’acteurs non violents trouvent leur inspiration dans ces traditions ». Ainsi, « c’est du jaïnisme, confession indienne très minoritaire, que Gandhi a reçu son concept clé, l’ahimsa (littéralement, “non-nuisance”) ».

La religion n’est-elle pas, selon Marx lui-même, « l’âme d’un monde sans cœur » ?

Autre racine de la non-violence, le bouddhisme, avec ses figures éclatantes conciliant démocratie et spiritualité : le maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh et le dalaï-lama, prix Nobel de la Paix, qui ont résisté pacifiquement à la guerre ou la colonisation.

Et l’islam, dira-t-on ? Bien que moins connus, ses artisans de paix existent aussi. Tout d’abord du côté du soufisme, la voie mystique de l’islam, avec certains grands maîtres médiévaux – Al Allaj et Ibn Arabi, par exemple – au chef de la résistance algérienne face à la conquête française, l’émir Abd el-Kader (1808-1883), qui devint une « star » honorée tout à la fois par le pape et les francs-maçons pour avoir protégé, au péril de sa vie, les chrétiens persécutés à Damas en 1860.

Plus près de nous, le célèbre Abdul Ghaffar Khan (1890-1988), ami et disciple du Mahatma Gandhi, en Inde ; ou le théologien démocrate Mahmoud M. Taha (1909-1985), « le Gandhi soudanais », qui relativisait les extraits coraniques violents et infériorisant les femmes ou les « infidèles ». Les Balkans ont également « leur » Gandhi, avec l’écrivain Ibrahim Rugova (1944-2006), le premier président du Kosovo.

Quant aux chrétiens, leurs ressources en la matière sont moins ignorées. « De loin en loin, détaille Christian Mellon, des groupes ont suivi à la lettre le refus de la violence si cher au Nouveau Testament : “Ne résiste pas au méchant” (Mt 5, 39), “Celui qui prend l’épée périra par l’épée” (Mt 26, 52). Les premières communautés voyaient les actions sanglantes comme de graves péchés et n’ont jamais songé à prendre les armes face aux persécutions. » 

Mais, poursuit l’expert, « suite à la conversion de l’empereur Constantin (313) et à la justification théologique de la guerre par Augustin (354-430), ce refus initial de la violence fut marginalisé. Et seuls des mouvements minoritaires de retour à l’Evangile le remettront ensuite à l’honneur : premiers moines (Ve VIe siècles), Vaudois (XIIe), franciscains (XIIIe), certains protestants tels les Mennonites. En France, ce sont d’ailleurs ces anabaptistes qui obtiendront de la Convention, en 1793, le droit à l’objection de conscience. »

Suite à la conversion de l’empereur Constantin et à la justification théologique de la guerre par Augustin, ce refus initial de la violence fut marginalisé.

On pense aussi aux Quakers, à l’instar de William Penn (1644-1718), fondateur en Pennsylvanie d’une société sans peine de mort ni armée permanente, car vivant en harmonie avec les Indiens. Ou à l’écrivain Léon Tolstoï (1828-1910), chrétien radical excommunié en 1901 pour avoir dénoncé la trahison de l’Evangile par les Eglises, avant d’inspirer… Gandhi. Lequel influencera à son tour tant d’autres « spirituels en politique », unissant la non-violence à la fois religieuse et démocratique : Martin Luther King, Nelson Mandela, Desmond Tutu, etc.

Lire aussi Martin Luther King dans « Le Monde »

Contre les conflits : l’interreligieux

Chez certains protestants, ce combat pour la paix rejoint bientôt le désir de rencontre œcuménique et interreligieuse, dans une logique de tolérance, de compréhension mutuelle et à terme de concorde universelle. Alors que le premier Parlement mondial des religions est lancé à Chicago en 1893 par des protestants unitariens, le Mouvement international de la réconciliation (MIR) naît en 1919 et s’ouvre très tôt aux autres chrétiens, puis après 1960, aux autres croyants. Aujourd’hui, il défend sa cause dans 48 pays.

Quant aux Mennonites, « sur la base d’une réinterprétation de leurs credo et coutumes, ils sont devenus depuis la fin des années 80 des experts du peacebuilding (construction ou consolidation de la paix, ndlr), actifs dans une soixantaine de pays », confirme la politologue Sandrine Lefranc (CNRS).

Depuis le concile Vatican II (1962-1965) et surtout les rencontres d’Assise dès 1986, l’Eglise catholique s’est elle aussi ralliée à la dynamique interreligieuse. Ses points forts sont la lutte pour la paix, la liberté de conscience et le dialogue, illustrés par des lieux (Taizé), des manifestations (les Journées mondiales de la jeunesse – JMJ) et des mouvements, tel Sant’Egidio. Habile médiatrice, cette communauté internationale a notamment favorisé la fin de la guerre civile au Mozambique, en 1992.

Cavanaugh pense démasquer, derrière l’assimilation « religion = violence », un stéréotype fondateur de la modernité, où l’Etat-nation veut capter le sacré dévolu aux Eglises en les discréditant.

A ces priorités ecclésiales, le pape François a ajouté l’écologie (encyclique Laudato si’, mai 2015), dont la dimension planétaire ne peut que rejoindre l’universel interspirituel. Autant d’innovations qui témoignent d’une progressive ouverture au pluralisme de la tradition pacificatrice catholique, tissée de messages pontificaux, d’efforts diplomatiques et d’initiatives éthico-spirituelles variées, dans la droite ligne de la « paix de Dieu » (Xe-XIe siècles) qui visait déjà à « débrutaliser » la société féodale européenne.

Un mythe moderne ?

Des intellectuels non conformistes, comme l’ancien ministre libanais Georges Corm ou le théologien américain William Cavanaugh, vont même jusqu’à récuser la possibilité de dissocier une violence proprement religieuse d’une violence politique, « séculière ». Cavanaugh pense démasquer, derrière l’assimilation « religion = violence », un stéréotype fondateur de la modernité, où l’Etat-nation veut capter le sacré dévolu aux Eglises en les discréditant face à l’opinion.

Devant les hécatombes sans précédent dues aux nationalismes et totalitarismes (nazisme, stalinisme, maoïsme…), l’argumentation interpelle. Récentes à l’échelle historique, ces idéologies ne prirent-elles pas toujours les religions pour cibles ? Ou, pire encore, pour instruments. Un message à méditer face au djihadisme.

Docteur en science politique de l’Institut d’études politiques de Paris, chercheur associé au groupe « Sociétés, religions, laïcités  » (laboratoire CNRS-EPHE), Eric Vinson est politologue, spécialiste du fait religieux, de la spiritualité et de la laïcité. Enseignant à Sciences Po, à Paris-Dauphine et à l’Institut catholique de Paris, il est également responsable pédagogique d’Emouna, le programme de formation interreligieuse et laïque de Sciences Po. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages co-écrit avec Sophie Viguier-Vinson : Jaurès le prophète, mystique et politique d’un combattant républicain (Albin Michel, 2014) et Mandela et Gandhi, la sagesse peut-elle sauver le monde ? (Albin Michel, 2018).

A lire 

Entre violence et paix : la voix des religions, par Jean-Yves Calvez dir. (Ed. Facultés jésuites de Paris, 2005).
Le Mythe de la violence religieuse, par William Cavanaugh (L’Homme Nouveau, 2009).
Pour une lecture profane des conflits : sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, par Georges Corm (La Découverte, 2012).
La règle d’or : histoire d’une maxime morale universelle, par Olivier Du Roy (Cerf, 2012).
La règle d’or : le retour d’une maxime oubliée, par Olivier Du Roy (Cerf, 2009).
La non-violence, par Christian Mellon et Jacques Semelin (PUF, 1994).

Eric Vinson(Politologue)

A propos Régis Moreira

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