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JBDF – La Charte des principes pour l’islam de France, acte fondateur ou coup d’épée dans l’eau ?

J’ai ressenti la publication de cette charte, signée par les représentants de 5 des 9 fédérations qui composent le Conseil Français du Culte musulman comme une heureuse et improbable surprise, quelque chose d’inespéré, porteur de grands et importants changements, tant dans l’islam de France que dans l’islam en général, ainsi que dans les relations si difficiles et si nécessaires entre Démocratie et Spiritualité, l’objet même de notre association. Un texte somme tout bien plus important et porteur à long terme que la loi sur le séparatisme, devenue projet de loi confortant le respect des principes de la République.

Sa lecture en est vivement conseillée aux lecteurs de notre lettre (ci-dessous) et nous organiserons le mardi 16 mars notre réunion conviviale mensuelle pour en débattre, car le point de vue que je viens d’exprimer est loin d’être partagé par tous.

Cette charte brève, de 10 articles témoigne, me semble-t-il, d’une acceptation en profondeur et soigneusement motivée des principes de la République et, à travers eux, des principes de base de la démocratie. Il n’est pas si sûr que cela que les représentants des autres confessions auraient été en mesure d’aller aussi loin. Qu’on en juge par les quelques extraits qui suivent :

  • Dans son préambule, elle affirme que « Ni nos convictions religieuses ni toute autre raison ne sauraient supplanter les principes qui fondent le droit et la Constitution de la République. » et « qu’aucune conviction religieuse ne peut être invoquée pour se soustraire aux obligations des citoyens ».
  • Dans l’article 3, consacré à la liberté, notamment celle de croire ou de ne pas croire, les signataires s’engagent à « ne pas criminaliser un renoncement à l’islam ni à le qualifier d’apostasie » et « s’inscrivent ainsi dans la liberté de pensée, de conscience et de religion », et en donnent des justifications théologiques à partir du Coran (« Nulle contrainte dans la religion »).
  • L’article 4, consacré à l’égalité, pose l’égalité homme-femme comme « principe fondamental, également attesté par le texte coranique, les hommes sont issus d’une même essence ou âme originelle ».
  • Le long article 5 est consacré à la fraternité « qui nous engage d’un point de vue religieux », et se concrétise dans le refus des discriminations et de la haine, notamment « les actes antisémites, homophobes et misogynes », dans le refus de « l’idéologie des excommunications », et dans l’acceptation et même la nécessité du libre débat au sein de l’islam.
  • Par l’article 6, les signataires « refusent de s’inscrire dans une quelconque démarche faisant la promotion de ce qui est connu sous l’appellation « islam politique », défini par une note de bas de page (salafisme, Frères musulmans). Les signataires s’engagent « à assurer de plus en plus le financement de nos lieux de culte par des financements nationaux » et « à rejeter clairement toute ingérence de l’étranger dans la gestion de leurs mosquées ».
  • Avec les articles suivants, ils marquent leur « attachement à la raison et au libre arbitre » (article 7 : « toutes les écoles doctrinales de l’islam revêtent la même légitimité et il appartient à chacun parmi les fidèles de se forger sa propre opinion), à la laïcité et appellent à ne pas diffuser de livres, fascicules, sites internet, blogs, vidéos, qui propagent des idées de violence, haine, terrorisme ou de racisme sous quelque forme que ce soit.
  • Enfin, l’article 10 engage les signataires à « appliquer les principes et valeurs (de la charte) dans leurs associations respectives » et prévoit une procédure de constatation des infractions qui « entraîne l’exclusion du contrevenant de toutes les instances représentatives de l‘islam de France ».

Ce texte fixe donc les conditions de l’organisation d’un islam de France conforme à notre tradition démocratique. Pour une bonne part, il ratifie un état de fait d’une majorité de musulmans, ce qui va tout de même mieux en le disant et en l’explicitant. En revanche, par rapport aux tendances djihadistes, il ne manque pas de courage et prend ses risques. Et pourtant, il ne fait pas l’objet d’un accueil enthousiaste, à part un article flamboyant de Kamel Daoud dans le Monde (ici), et il soulève méfiance et critiques de divers bords.

Il y a tout d’abord celles et ceux qui constatent que cette charte n’est pas rédigée de façon spontanée et répond à une demande pressante du président de la République, ce qui pourrait altérer son caractère de liberté et d’authenticité. Peut-être. Mais ce qui est signé est signé, un texte est un texte, et « les signataires sont conscients que cette charte les engage conjointement et solidairement (article 10).

Un effort pour organiser l’islam de France est-il contraire au principe de séparation de l’Église et de l’État de la loi de 1905 ? Il faut ici rappeler que cette loi contient aussi des principes d’organisation qui s’imposent aux Églises et notamment un titre V de 11 articles consacré à la police des cultes. Ce n’est pas la formule préconisée à l’époque par Clémenceau, le divorce pur et simple, qui a été retenue ; et certains chercheurs parlent de « discordat » par symétrie avec le concordat de 1802, pour caractériser la laïcité française, plus complexe que l’idée commune que l’on en a souvent.

Cette charte n’est signée que par une partie du CFCM, tandis que celui-ci est déjà peu représentatif du monde des 2500 mosquées, une faible partie d’entre elles ayant réellement participé aux élections, et la base n’ayant pas été consultée. Cela serait donc un texte purement déclaratif fonctionnant pour les problèmes d’organisation, mais n’engageant pas véritablement les fidèles. Il y a là, à l’évidence, un enjeu important. La Charte des principes, en son préambule, parle de « valeurs à transmettre aux fidèles et à partager avec eux ». Mais ce travail, car c’en est un, de transmission et de partage sera-t-il fait, et comment ? Cette question reste ouverte. Pour l’instant, le CFCM doit consulter ses instances régionales, la Charte pouvant encore être amendée. Mais cela ne suffira sans doute pas à toucher l’ensemble des fidèles. Il y a sûrement, pour le monde musulman, une formule à rechercher et à inventer pour diffuser, interpeller et débattre en son sein.

Il a été également été remarqué que les fédérations signataires sont très liées à des États étrangers, alors que la charte vise à réduire ce type de financements ; il y a donc là une contradiction apparente à résoudre.

Du côté des quelques ami(e)s musulman(e)s que j’ai pu consulter ou qui se sont exprimés publiquement, l’accueil n’est pas enthousiaste non plus. Outre les remarques précédentes, deux critiques se font jour :

  • « Pourquoi nous demander cela, à nous, une nouvelle fois, comme après chaque attentat, pourquoi avoir en permanence besoin de montrer patte blanche, pourquoi être à tout bout de champ contrôlé « au faciès » en quelque sorte, alors que l’on ne demande rien aux autres religions, qui ne sont pas sans problèmes, elles non plus ? A ce sentiment de discrimination, il me semble que l’on peut répondre que les autres religions ont fait un long travail de mise en conformité avec la démocratie, avec beaucoup de difficultés et de conflits, non achevé sans doute, mais tout de même bien avancé. Ce qui n’est pas le cas de l’islam, moins organisé, et surtout dont la présence en nombre est plus récente en métropole. Ce n’est pas discriminant de lui demander une sorte de parcours accéléré, et cela ne devrait pas être ressenti comme tel.
  • Cette charte risque de diviser les musulmans français, de créer en leur sein une fracture qui aggravera les problèmes au lieu de les laisser se résoudre peu à peu dans les faits, de manière empirique, le temps faisant son œuvre dans le cadre républicain. Mais, tant pour la République que pour l’Islam lui-même, un islam français qui débat de son rapport aux valeurs démocratiques, qui mesure ses éventuels désaccords, et qui, éventuellement, se divise, me parait une meilleure solution que celle d’un islam français apparemment uni mais hétérogène et ambigu, et engendrant la suspicion.

De tous ces points, il y a lieu de débattre. La signature de cette charte en est l’occasion ? Ne laissons pas passer la possibilité qui nous est ainsi offerte de clarifier les relations entre islam et démocratie. Cette charte, après tout sera ce que nous saurons collectivement en faire.

Jean-Baptiste de Foucauld  

A propos Régis Moreira

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