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L’éditorial n°180 – Silence

Silence

« Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel (…)

Un temps pour se taire et un temps pour parler. »

Qohélet (L’Ecclésiaste, 3 1 ;7)

Silence. C’est ce à quoi nous appelle aussi Djalal ad Din Rûmî, « qui souvent se donnait précisément (« silence ») comme surnom »[1], dans ce poème qui porte aussi ce titre et clôt le recueil[2] qu’a traduit et publié, peu avant sa mort, l’athée Jean-Claude Carrière. Des paroles de Qohélet mises en exergue de cet édito et dans la bouche du roi Salomon aux méditations du maître du soufisme, l’auteur de ce qu’on a pu appeler le Coran mystique[3],(« Ne dis mot des deux univers. Il te conduit vers l’unique couleur, silence »[4]), en passant par les dits du Prophète de Khalil Gibran[5] (« Et souvent vous noyez vos pensées sous les flots de vos paroles »), la poésie mondaine du mystique sans Dieu Paul Valéry (« Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr ! »[6]) et par la conclusion du livre d’entretien du même Jean-Claude Carrière avec le Dalaï Lama[7] (« Comme toute conversation, celle-ci nous conduit au silence »), les chercheurs de sens ont fait du silence un chemin privilégié de la quête spirituelle. Cette dimension de notre projet que nous avons décidé de renforcer lors de notre dernière assemblée générale.

Silence. De façon symbolique, à l’occasion de l’installation du conseil d’administration de Démocratie & Spiritualité, nous avons décidé de séparer chaque point de l’ordre du jour par un temps de silence, un temps bref mais profond, un temps de respiration mais aussi d’inspiration. Juste le temps de se mettre à l’écoute de soi-même, de retrouver un instant ce lieu intérieur où « les eaux troubles de l’esprit se calment et s’éclaircissent et une grande partie de ce qui est caché, tout ce qui l’obscurcit remonte à la surface et peut-être écrémé »[8]. Le temps aussi de se mettre à l’écoute de l’autre, non pas seulement de ses arguments, mais aussi de ce qui le met en mouvement, de ce qui motive sa démarche. Non pour masquer les désaccords et viser une sorte de consensus mou au royaume des Bisounours, mais pour pouvoir dépasser, sans pour autant les refouler dans un silence faussement bienveillant et parfois coupable, les oppositions et les conflits ; en ayant, comme nous y invite Jean Birnbaum, « le courage de la nuance »[9], et qui commence souvent par le courage de penser contre soi-même, et aussi en cultivant cette « éthique de l’amitié » qu’il dégage de l’œuvre de Camus.

 Silence. Alterner le temps du silence avec celui du débat, c’est aussi une façon de conjuguer dans nos échanges le temps de la spiritualité et celui de la démocratie, celui personnel de l’intériorité et celui, communautaire, de la délibération. Au-delà d’une technique pour améliorer la qualité de nos échanges, et qu’on pourrait généraliser à tous nos groupes, c’est aussi une façon de poursuivre cette « intranquille quête de l’esperluette ».

Daniel Lenoir, président de Démocratie & Spiritualité

 

Post-Scriptum : Nous reviendrons dans une prochaine lettre sur les différentes dimensions du silence comme chemin de spiritualité, et comme moment de la démocratie. Avec, en avant-goût dans ce numéro, les méditations de Monika dans la rubrique « Poésie » de cette lettre.

 

[1] Jean-Claude Carrière dans sa préface à Cette lumière est mon désir.

[2] Rûmî, Cette lumière est mon désir, qui vient d’être réédité dans une traduction et une présentation de Jean-Claude Carrière, dans la collection Poésie de Gallimard (2020).

[3] Le Masnavi-I Ma’navi, transcrit aussi Masnawī, Maṯnawi ou Mesnevi est un ouvrage du XIIIe siècle écrit en persan par le poète soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî. C’est une des œuvres les plus connues et les plus influentes du soufisme et de la littérature persane, ce qui a valu à son auteur le surnom de Mawlānā, « notre maître ». (Wikipédia)

[4] Idem.

[5] Khalil Gibran, Le prophète, dont les éditions Pygmalion viennent de publier une réédition, avec des dessins et des poèmes de l’auteur (2021)

[6]Palme in « Poésies », 1933

[7] SS le Dalai Lama, Jean-Claude Carrière, La force du bouddhisme, Pocket, 2003

[8] Patrick Leigh Fermor, Un temps pour se taire, 1957 qui vient d’être réédité dans la collection Spiritualités de la Petite bibliothèque Payot (2020)

[9] Jean Birnbaum, Le courage de la nuance, Le Seuil, mars 2021.

A propos Régis Moreira

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