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11L184: Demain, la France, de Xavier Patier

Demain, la France, de Xavier Patier (Cerf, 2021)

Fiche de lecture de Jean Claude Devèze

Le livre de Xavier Patier a pour sous-titre « Tombeaux de Mauriac, Michelet, de Gaulle ». Pour ce petit-fils d’Edmond Michelet, alors âgé de douze ans, l’automne de 1970 a été particulièrement mémorable. Le 1er septembre, la voix du catholicisme engagé, François Mauriac, dont l’œuvre devait marquer sa vie et qui constitue le personnage principal de sa réflexion, a rendu l’âme. Le 9 octobre suivant, c’était au tour Edmond Michelet, son « papamond », la figure emblématique de la Résistance chevaleresque; et le 9 novembre, celui de Charles de Gaulle, dont il a toujours partagé cette « certaine idée de la France ». Or, ces trois hommes étaient profondément croyants, portés par le même amour de l’Eucharistie dont Saint-François d’Assise avait dit qu’il était le secret de la France » ; tous trois étaient réunis par un point commun d’ordre « mystique et non politique ». De façon plus précise, pour Mauriac, « être Français, c’est faire mémoire du crucifié »; pour l’homme du 18 juin, « la France est le pays élu dont il est interdit de désespérer »; enfin, Michelet incarnait et croyait en « une France généreuse, celle pour qui la charité est un courage, une France qui n’a peur de rien ». D’où une conviction commune « qu’il existe une vocation singulière de la France qui engage la Providence ».

L’auteur, se souvenant du demi-siècle passé depuis ces disparitions, invoque cette séquence funèbre qui a inauguré une crise historique des trois vertus théologales. La foi de Mauriac a cédé la place à la tentation identitaire. La charité de Michelet, à la confusion émeutière. L’espérance de De Gaulle, au culte décliniste. Ce que je crois a tourné à « D’où suis-je ? ». Contre la guerre civile, à « Vive l’incivilité ! » Et les Mémoires d’espoir, à « La France qui dévisse ». Les élites ont dès lors beau jeu d’incriminer le populisme. Le désarroi est là.

L’essayiste esquisse la genèse de cette crise. Le changement socioculturel passe d’abord par la révolte politique de Mai 68, suivie de la querelle liturgique consécutive au concile Vatican II (le schisme lefebvriste), les deux renforcées par la « dégradation » calendaire, en vertu de laquelle un divorce s’est opéré entre « les saisons, les activités agricoles, les congés scolaires et le calendrier liturgique ». Se perdait ainsi un « art de cadencer le temps » désormais axé sur la productivité plutôt que sur l’harmonie. Xavier Patier en arrive à la conclusion que la France n’est pas un pays ingouvernable, mais serait plutôt « ingouvernée », invitant les élites à rouvrir les tombeaux fermés il y a cinquante ans pour se réapproprier les « vertus théologales » qu’ils recèlent et qui peuvent apporter un éclairage utile à la France de demain.

Un premier message de cet essai est que, ce qui manque cruellement à la politique aujourd’hui pour susciter en profondeur élan et adhésion, c’est la part de mystique, sans laquelle elle se réduit à un choc des ambitions et des intérêts ; Péguy l’a dit une fois pour toutes. Le Mauriac de « Ce que je crois »,  le conduit à cette réflexion : « La foi, sa foi, est notre capacité à nous laisser aimer tels que nous sommes, abstraction faite de toute catégorie ».

Un second message est qu’une mondialisation envahissante, si on ne voit pas comme  le disait saint Augustin lors de l’invasion Rome par les vagues barbares « une immense moisson vivante promise à l’Eglise », laissera les utopistes demeurer dans un angélisme sans éthique, loin du croire, aimer, espérer.

Un troisième message est lié à son témoignage sur l’importance pour lui de sa foi catholique : « Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui, pour les garçons de mon espèce, était aussi le Dieu de Blaise Pascal, de Charles Péguy et de François Mauriac, il aurait été fou pour nous de le quitter au premier coup de vent, quand tant de génies l’avaient suivi jusqu’au bout ». Ceci est complété par le viatique laissé par Edmond Michelet : « Il était la seule grande personne qui n’attendait pas pour m’aimer que je sois meilleur que je n’étais. Il m’avait initié à la politique, dont j’avais retenu qu’elle se résumait à une chose simple et difficile : l’art d’aimer la France et d’être digne du général de Gaulle. Il m’avait dit aussi qu’il ne fallait rien préférer à Jésus et toujours garder un pied à la campagne ».

S’inspirant de Maurice Clavel qui a déclaré que « la civilisation chrétienne était à vomir », il rejette toute civilisation construite sur la force et le conformisme, privilégiant une culture française à vocation spirituelle universelle. Aux minorités chrétiennes, il propose au dernier chapitre de « Vivre sa foi dans un monde qui l’a perdue ». La lecture de ce riche témoignage est à conseiller à ceux qui croient ou ne croient pas dans la perspective de se questionner sur le thème de notre université d’été : « quel sursaut spirituel pour faire face aux défis auxquels est confrontée la démocratie ? ».

 

Écrivain engagé dans son temps, Xavier Patier est l’auteur d’une œuvre remarquée qui comprend des romans, couronnés entre autres par le prix Chardonne et le prix Nimier, ainsi que des essais, dont au Cerf Blaise Pascal, la nuit de l’extase et Heureux les serviteurs.

 

 

 

 

 

A propos Régis Moreira

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