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3L186 Quel modèle de démocratie pour demain ?

« Peut-on encore sauver nos « vieilles » institutions démocratiques en les rénovant ? Quelles organisations démocratiques peuvent-elles répondre à la fois aux urgences sociales et environnementales de très court-terme et aux défis de long-terme ? »

Telles étaient les questions auxquelles cherchait à répondre la table ronde « Quel modèle de démocratie pour demain ? » des Journées de l’économie autrement animée par Vincent Grimault, et à laquelle je participais le vendredi 26 novembre avec Youssef Achour, Loïc Blondiaux, Eva Joly et Paloma Moritz. Le texte suivant reprend en le développant mon propos introductif à ce débat.

Les sociétés sont agitées par des mouvements contradictoires. Il en est de la question de la démocratie comme des autres grandes questions auxquelles nous sommes confrontés, avec des tendances pathologiques, mais aussi des formes de renaissance. C’est même cette coexistence du vieux qui s’épuise et du neuf qui est en train d’émerger, qui, pour Gramsci, caractérise la crise.

Posons d’abord une sorte de diagnostic, au sens clinique, des pathologies de la démocratie en France. Celle-ci semble sujette à une forme d’épuisement, de burn-out, avec deux grands types de manifestations : un épuisement du modèle social-démocrate et un épuisement de la passion démocratique.

Le modèle social-démocrate résulte de la combinaison, très imparfaite en France si on la compare aux pays scandinaves ou à l’Allemagne, de la démocratie libérale et de ce que Pierre Laroque, « le père de la Sécu », appelait la démocratie sociale. Libérale, non pas au sens que ce mot a en économie, mais parce que fondée sur la liberté, et donc protégeant et même promouvant les libertés, notamment la liberté d’expression. Sociale, avec tout un dispositif de négociations et de compromis visant à domestiquer le capitalisme et, à défaut de réaliser l’utopie d’une société totalement égalitaire, à rendre les inégalités socialement soutenables.

Ce modèle social a subi plus de quarante ans de « révolution » néo-libérale commencée avec l’arrivée de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan au pouvoir (et expérimentée dès 1973 au Chili par les Chicago boys) et dont le virus a fini par infecter la social-démocratie, mâtinée de démocratie chrétienne, européenne. L’épuisement du modèle de la démocratie libérale, dont on a vu l’acmé aux Etats-Unis, touche également plus particulièrement la France où celle-ci ne semble plus s’exprimer qu’au moment de la présidentielle, avec des choix par nature simplificateurs.

A cet épuisement du modèle social-démocrate s’ajoute un épuisement de la passion démocratique au profit de ces fameuses « passions tristes » ou plutôt de ces deux émotions, que sont la colère et la peur, avec comme symptômes :

  • Une dégradation de la mystique républicaine, pour reprendre la belle expression de Charles Péguy, au profit d’une régression identitaire, dont Zemmour est le symptôme le plus visible.
  • Une dégradation, parallèle, de la démocratie en populisme.
  • Une hystérisation des débats dont la façon dont a été traitée la question de la laïcité a été une des manifestations les plus caractéristiques.

Cette dernière renforce a contrario ceux qui, comme Emmanuel Macron, ont eu le talent de se présenter comme les seuls représentants du « cercle de la raison » ; mais avec comme conséquence la réaction de ceux qui ne se retrouvent pas dans le discours d’une raison arrogante, qui n’est pas sans rappeler le “there is no alternative” de Margaret Thatcher, comme on l’a vu avec l’épisode des gilets jaunes.

Une fois ce diagnostic posé et avant de repérer les éléments de guérison ou plutôt de renaissance, il est nécessaire de revenir aux fondamentaux de la délibération démocratique ; celle-ci doit permettre de combiner, pour reprendre la distinction de Pascal, ce qui relève :

  • De l’ordre des corps, i.e. celui, dans une perspective marxiste, des intérêts, mais aussi celui des passions ou plutôt des émotions ; ce à quoi on a trop souvent tendance (c’est d’ailleurs ce que fait Pascal) à ramener la politique et donc le champ de la démocratie ;
  • De l’ordre des connaissances, celui de la science et de la raison, qui se sont considérablement développées depuis le 17ème siècle ;
  • Et enfin de l’ordre de l’éthique, des convictions ou des valeurs (ce que Pascal appelle l’ordre de la charité, et que je préfère appeler celui de la spiritualité).

Sur ces trois terrains, on peut repérer des mouvements positifs, des signes de renaissance, de nouvelles pistes, des raisons d’espérer en quelque sorte.

Commençons par l’ordre des convictions. C’est important car c’est le premier moteur de l’engagement citoyen, sans lequel il n’est pas de démocratie possible. C’est important aussi parce qu’il faut trouver une énergie suffisamment forte pour surmonter la sorte de dégoût qui succède, chez ceux qui en sont victimes, à un « burn-out ».  A côté de formes de désengagements, dont la principale expression est la baisse de la participation aux scrutins, notamment chez les plus jeunes, on voit monter de nouvelles formes d’engagements. Parmi les multiples exemples qu’on pourrait en donner, je n’en citerai qu’un seul, une initiative que j’ai d’ailleurs choisi de soutenir : celle de la Primaire populaire, lancée par des jeunes qui se sont mobilisés pour sortir « le bloc des justices » de l’impasse électorale dans laquelle il s’est enfermé. Je ne sais pas si elle aboutira, mais leur engagement relève d’une sorte de pari pascalien : il vaut mieux faire quelque chose que ne rien faire ; dans le second cas, on est sûr de perdre, alors que dans le premier, on a une chance, même petite, de gagner. C’est opposer l’optimisme de la volonté au pessimisme de la raison.

Mais, la démocratie est aussi le moyen que nous avons trouvé pour domestiquer les intérêts et les passions, pour réguler les émotions et les rivalités. Domestiquer les intérêts, c’est domestiquer un capitalisme prédateur, hier et encore aujourd’hui, de la force de travail, mais aussi, et de plus en plus, des ressources naturelles. Et cela commence par les entreprises et redonne toute son actualité à l’utopie mutuelliste et proudhonienne d’une gestion qui tienne compte de l’ensemble des parties prenantes. Ce devrait être le cas, par exemple, des grandes entreprises du numérique qui s’approprient sans contrôle la valeur ajoutée que constitue l’accumulation des données que nous leur confions.

Domestiquer les intérêts, mais aussi les émotions. Non pas les nier, car les émotions sont, avec les convictions, un des moteurs principaux de l’engagement, mais éviter qu’elles n’alimentent ces fameuses « passions tristes ». Cela nous invite à un travail personnel, à une réflexion éthique, pour ne pas confondre les émotions avec l’éthique de conviction, mais aussi pour préserver l’éthique de conviction comme force de rappel de l’éthique de responsabilité, qui, laissée à elle-même, confine au machiavélisme.

Mais c’est la question de l’intégration des savoirs, l’ordre de la science, dans la délibération démocratique qui est probablement aujourd’hui l’enjeu principal du renouveau démocratique. Il ne s’agit pas, dans la logique scientiste du 19ème siècle, de mettre en place un gouvernement des savants qui viserait à « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». Nous savons que la science n’arrivera jamais à donner une explication totale du monde ni encore moins à répondre de façon univoque à la question du « Que faire ? ». Nous savons aussi qu’il n’est de vérité scientifique que provisoire. Pour autant, cela ne remet pas en cause l’existence de « vérités scientifiques » pourtant remises en cause au nom d’un relativisme généralisé, quand ce n’est pas par référence à un complotisme délirant ; plus exactement, si nous ne pouvons jamais être sûr de détenir la vérité, nous pouvons savoir de façon certaine que certaines affirmations sont fausses, comme par exemple la négation du réchauffement climatique et de son origine anthropique.

Cette intégration des savoirs dans la délibération démocratique est nécessaire à la solution des grandes questions auxquelles nous sommes confrontés. C’est le cas évidemment pour la question environnementale, avec cette belle expérimentation de démocratie participative qu’a été la Conférence citoyenne pour le climat, même si les conséquences qui en ont été tirées par l’exécutif n’ont pas été à la mesure de l’énorme investissement en connaissance qu’ont effectué les membres.

Sur les questions économiques et sociales, souvent monopolisées par les spécialistes, c’était aussi l’ambition de l’Idies (Institut pour le développement de l’information économique et sociale) que j’ai créé il y a près de quinze ans, avec Philippe Frémeaux, l’initiateur des Journées de l’économie autrement, il y a cinq ans. Et même si le contexte a changé, l’intuition de départ -favoriser une information qui permette aux citoyens de participer aux choix de politiques économiques (et sociales, et maintenant environnementales)-, reste d’une criante actualité.

De même, la pandémie de Covid 19 a mis en évidence la nécessité d’intégrer les connaissances médicales dans les décisions sanitaires : il sera nécessaire de faire un « retex (retour d’expérience) démocratique » du fonctionnement de nos institutions pendant cette période marquée par une évolution très rapide des connaissances et des moyens de traitement, avec un conseil scientifique directement placé auprès du Président de la République qui s’est largement substitué aux instances sanitaires existantes et un conseil de défense sanitaire qui s’est substitué au conseil des ministres. Probablement pas la façon la plus démocratique d’intégrer les savoirs scientifiques dans les décisions. Si le modèle de la convention citoyenne n’est pas transposable pour des décisions qui doivent être rapides, on peut sûrement imaginer des formes plus participatives de décisions.

Il est un sujet sur lequel il serait particulièrement urgent de développer l’expérience des conventions citoyennes : c’est celui des choix en matière de protection sociale avec son corolaire, le consentement à la solidarité, qui était au cœur du fameux « grand débat » engagé à l’issue du mouvement des Gilets jaunes, mais qui a été bâclé, tout comme les conclusions qu’en a tirées le gouvernement avant même l’analyse jamais présentée des résultats de la consultation. On assiste dans ce domaine à une sorte de « distorsion cognitive » entre la demande de protection sociale -et donc de solidarité- et son financement, sous la forme de prélèvements obligatoires, alors qu’il ne s’agit là que d’une « loi de conservation » (au bout du bout, il faut bien financer les dépenses). Distorsion cognitive qui ne se résout que dans la figure émissaire et pour partie fantasmatique du fraudeur, le pauvre qui fraude aux prestations ou le riche qui fraude aux cotisations (bien sûr les deux existent et il faut lutter contre ces deux formes de fraudes, mais cela ne suffit pas pour diminuer le besoin de financement ou le couvrir). Ni la démocratie sociale, avec la participation des organisations syndicales et patronales à la gestion de la sécurité sociale, ni la démocratie parlementaire, avec la création par les ordonnances Juppé des lois de financement de la sécurité sociale, n’ont été en mesure de résoudre cette contradiction : un seul exemple, quand les conséquences pour le système de santé, notamment pour l’hôpital, d’un taux de croissance de l’Ondam (Objectif national de dépenses d’assurance maladie) de 2,3 %sur la longue période ont-elles été débattues ou évaluées ? Mais, pour cela, il faut intégrer une masse d’informations, médicales, économiques, sociales, qu’on ne peut ramener à un choix binaire.

Intégrer dans les jeux d’équations démocratiques les savoirs sur la complexité des choses, voilà qui pourrait être la fonction d’un Cese (Conseil économique social et environnemental) réellement renouvelé.

Daniel Lenoir

JEA 2021 – Table ronde – Quel modèle de démocratie pour demain – YouTube

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