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6L192 : Bruno Latour pour l’UE 2022

Donner à entendre Bruno Latour ? [ La chose n’est pas si facile ] Marcel LEPETIT – Juillet 2022
Résumons son message : Nous passons d’une modernisation sans issue au front d’une écologisation, qui pose la question des territoires et des conditions de vie. Comment devenir passeurs d’utopie, si nous ne comprenons pas que nous sommes en train de changer d’époque ?
Le philosophe et sociologue est connu pour ses réflexions aux allures de prophéties sur l’écologie. Mais, il a pu être décrit comme « le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français » 1.
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Nous allons devoir mener ce combat des territoires de vie, au moment où l’homme, apprenti sorcier, est devenu une force géologique qui modifie la nature et les saisons. Comment comprendre l’insensibilité de nos contemporains, et sans doute de soi-même, au Nouveau Régime Climatique que nous vivons avec l’avènement de l’Anthropocène ?
Mais avant de s’intéresser aux territoires que nous habitons, il nous faut revisiter, avec Bruno Latour, « l’anthropologie des Modernes » où se révèlent les liens profonds entre la théologie, les sciences et la politique. Ces liens entremêlés ont brouillé la relation des humains avec les autres vivants de notre mère Nature. Ce qui explique, selon lui, notre incapacité à négocier un nouveau pacte avec tous les vivants de la Terre mère, pour reprendre l’expression d’Edgar Morin (dont il critique par ailleurs, en creux, l’approche globaliste).

Comment en finir avec le « front de la modernisation », qui est né avec la découverte des Amériques par les Européens ?

1 Connu pour ses travaux en sociologie des sciences, il a mené des enquêtes de terrain où il observe des scientifiques au travail et décrit le processus de recherche scientifique d’abord comme une construction sociale. En 2007, Bruno Latour est classé parmi les dix chercheurs les plus cités en sciences humaines. Il jouit d’une certaine notoriété dans le monde académique anglophone, où il a pu être décrit comme « le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français ».
Auteur notamment aux éditions de La Découverte :
• Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, 2012, 504 pages • Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, 2015, 398 p. • Où atterrir ? : Comment s’orienter en politique, 2017, 160 p.
• Où suis-je ? : Leçons du confinement à l’usage des terrestres, 2021, 150 p.
• coécrit avec Nikolaj Schultz, Memo sur la nouvelle classe écologique, 2022, 95 p.
Bruno Latour a mené une longue enquête, depuis le début de sa carrière de sociologue des laboratoires scientifiques2, sur ce qu’a été, pour l’Occident et l’Europe tout spécialement, « être moderne », et qui nous fera comprendre peut-être ce que signifie réellement cette fuite en avant qu’a représentée la course au progrès.
En première analyse, la modernité – ou le front de modernisation – se situe du côté de l’émancipation et d’un progrès ab libitum (jusqu’à en être pleinement satisfait). « Ainsi, était moderne celui qui s’émancipait des attachements de son passé pour avancer vers la liberté ». Mais, qu’est-ce que cette émancipation que les Occidentaux ont eu la prétention d’étendre au « Reste du monde » ? « Après les scènes effrayantes des empires où tous les autres peuples ont assisté avec effarement au déboulé de ces fous géniaux qui bousculaient dans un désordre indescriptible aussi bien leurs valeurs que celles des autres en charcutant de fond en comble la planète par une sorte de fureur juvénile, les yeux fixés sur le passé, comme s’ils fuyaient à reculons quelque monstre épouvantable, avant de recouvrir le tout du manteau de l’inévitable modernisation et du règne irréversible de la Raison. » Quelles étaient ces valeurs au nom desquelles ce front de la modernisation a été mené jusqu’aux antipodes, interroge-t-il ? « Quel est l’avenir des valeurs que la modernisation avait à la fois révélées et compromises ? »
« C’est à cause de l’urgence qu’il faut se mettre à réfléchir lentement », recommande-t-il. D’où son enquête sur « les modes d’existence » (…) « en pistant pour chaque mode sa vérité et sa fausseté, ainsi que ce qui permet de repérer les conditions pratiques qui permettent, à chaque fois, d’effectuer ce jugement ». Pour distinguer les faits, dans la logique de « la fabrique de l’objectivité », si essentiel dans l’héritage de la raison occidentale, des valeurs, qui les sous-tendent de manière plus ou moins justifiée, et dans lesquelles résident vérité ou fausseté.
Sans livrer ici les résultats de son enquête qu’on peut lire dans l’ouvrage référencé plus haut, B. Latour interroge finalement ce « curieux mélange d’ouverture d’esprit et de clôture mentale qui a permis d’accueillir en Occident la diversité des cultures. Toutes les faiblesses des dialogues avortés sur la diversité des cultures, sur la pluralité des mondes, sur la composition future d’un monde commun, sur des universels à étendre, s’expliquent par l’abus de telles restrictions mentales, par ce bizarre mélange d’irénisme et de condescendance ».
2Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991, nouvelle éd. 1997
Distinguer les faits des valeurs, sans les séparer, sera le défi à relever pour changer notre rapport au monde. Il en va de même pour les couples faits / valeurs, sujet / objet, dedans / dehors, nature / culture, cause / conséquence, humains / non humains,…/… Ce sont autant de catégories – que Latour qualifie souvent « d’erreurs de catégorie – que l’intellectuel occidental, comme opérateur de pensée, a distingué, souvent en les séparant, alors qu’aujourd’hui, il s’agit de penser leur connexion, leur bifocalisme, c’est à dire la relation entre description et prescription.
Pour en rester aux couples sujet / objet ou faits / valeurs, et en venir à l’une des angoisses majeures de ce début de XXIè siècle, B. Latour montre que, dans le domaine des sciences du climat, « Décrire, c’est toujours non seulement informer, c’est alarmer, émouvoir, mettre en mouvement, appeler à l’action, peut-être même sonner le tocsin ».
Mais, n’en n’est-il pas de même dans d’autres sciences, comme l’économie ? Ou pour parler comme les linguistes, quelle différence y a-t-il entre les énoncés constatifs et les énoncés performatifs ? La neutralité axiologique est-elle encore acceptable ? C’est ce que nous verrons dans la deuxième partie de cette note, afin d’établir une continuité et surtout une cohérence entre l’être et le devoir être, se sortir de cette fixité de « l’être en tant qu’être » (Heidegger) et rejoindre le mouvement, la métamorphose de « l’être en tant qu’autre ». Pour convenir par exemple avec Amartya Sen que L’économie est une science morale3, et non une économétrie, une science à coups de données statistiques.
Sans doute, faut-il aller jusqu’à entendre B. Latour quand il écrit dans Face à Gaïa4 : « la Modernité, tout entière, vit dans l’Apocalypse, ou (…) plus précisément après l’Apocalypse »5 ? Lorsque la politique a dégénéré en mystique, et qu’un moine comme Joachim de Flore (1130-1202) s’est mis à attendre le Royaume de l’Esprit sur terre. « Les rapports de la fin des temps et de la finitude du temps se sont (alors) inversés ». Le bras armé de l’Eglise et des Etats chrétiens a voulu réaliser l’utopie du Paradis sur Terre. C’est ce qui va « déclencher (avec la découverte du Nouveau Monde -1492), toutes les furies de l’histoire occidentale ». « La modernisation conserve (alors) tous les traits apocalyptiques, mais se prive désormais de l’incertitude qui était nécessaire pour que science, politique et religion ne se mélangent pas ». « Vivre dans l’attente de l’Apocalypse est une chose ; vivre après sa réalisation en est une autre, toute différente ». C’est ce que Voegelin appelle la contre-religion. « L’interprétation des Modernes dépend du sens de ce terme d’immanentisation (versus incarnation) qui permet d’expliquer aussi bien la ‘sécularisation’ que la ‘matérialisation’. » « Le fondamentalisme (catholique hier,
3 La Découverte, 2004. Essai du Prix Nobel d’économie 1998. Il rassemble deux textes de l’auteur, La Liberté individuelle : une responsabilité sociale et Responsabilité sociale et démocratie.
4 (1901-1985) – La Nouvelle science du politique, 2000
5 Face à Gaïa – 6è conférence : Comment (ne pas) en finir avec la fin des temps – pages 251 et s. – et 7è conférence : Les Etats (de nature) entre guerre et paix – pages 313 et s. –
islamique ou évangéliste aujourd’hui) est né, qui ne cessera plus de métastaser ». « Pour toutes les civilisations, l’Occident est tombé sur elles comme une Apocalypse qui a mis fin à leur existence. En se croyant porteur de salut, on devient l’apocalypse pour les autres ». « Le changement de vie total et radical, ils l’ont déjà accompli, justement en devenant résolument modernes ! »
« Telle est la conséquence la plus dangereuse d’une contre-religion, qui, après s’être tournée contre les divinités, puis contre l’idée de Dieu, va se tourner encore une fois contre la nature. Ce qu’on appelle l’esprit démiurgique des Modernes. » « Ladite religion chrétienne a perdu, quelque part entre le XIIIè et le XVIIIè siècle, sa vocation initiale en devenant gnostique, avant de passer le flambeau aux formes superficiellement religieuses de contre-religion ». C’est ce qui donne force, selon B. Latour, aux climato sceptiques d’aujourd’hui. D’où, son étonnement, pour ne pas dire son agréable surprise, de voir le pape François s’adresser à la Terre comme à « une sœur » et « une mère »6.
Le futur (la poursuite aveugle de la modernisation) et l’avenir (la dégradation de nos conditions d’existence) nous entraînent dans des directions différentes. « Ce qui vient, Gaïa, doit apparaître comme une menace, parce que c’est le seul moyen de nous rendre sensibles à la mortalité, à la finitude, à la ‘négation existentielle’, à la simple difficulté d’être sur cette Terre. C’est le seul moyen de nous rendre conscients, tragiquement conscients, du Nouveau Régime climatique. Seule la tragédie peut nous permettre d’être à la hauteur de cet événement ». « Pour le dire brutalement : nous ne pouvons pas continuer à croire à l’ancien futur, si nous voulons avoir un avenir. C’est ce que j’entends par faire face à Gaïa. »7
Que faire ? Pourquoi un tel décalage entre l’alerte et l’absence de prise de décision des politiques ? Il nous faut d’abord atterrir8.
« Il faut cesser de se cantonner à des positions morales prêchées depuis l’extérieur pour se colleter avec les difficultés et le compromis de la politique ». Aujourd’hui, l’écologie est encore considérée comme extérieure à la vie sociale économique et politique9. Il ne faut plus parler d’écologie ni d’environnement, ce sont nos territoires, nos conditions d’existence qui sont menacées. Or, le territoire, l’occupation et la défense des
6 Laudato si ! 2015. Il faut entendre « la clameur de la Terre ». B. Latour voit dans cette encyclique comme une réinterprétation de la vie sur Terre. « Comment faire pour que la recherche de moyens de continuer cette vie sur Terre tout en menant une ‘vie bonne’, viennent de nouveau nourrir des questions théologiques ? ». Interview de B. Latour pour l’hebdomadaire La Vie (3/02/2022)
7 Face à Gaïa – page 316
8 Où atterrir ? : Comment s’orienter en politique, 2017,
9 La suite de cette note s’inspire des interviews de B. Latour pour Le Monde (23/07/2018) et Télérama (05/09/2018), après la publication de son livre : Où atterrir ?
sols ne sont rien d’autre que ce qui nous permet de subsister, même si nous devons y inclure les éléments répartis sur la Terre entière. La bonne question est : « Qu’est-ce qui est nécessaire à notre subsistance ? ». Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire mais les attachements, les conditions de vie, qu’il faut savoir décrire et visualiser pour les protéger et les défendre avec et contre d’autres qui veulent se l’approprier.
« Sans description préalable des conditions de vie, personne n’a d’idée particulière sur ce qu’il convient de faire. Cela n’a rien à voir avec l’enquête objectivante faite de l’extérieur par des statisticiens de passage – les 60 000 cahiers de doléances de 1789 sont autant d’auto-descriptions – cela n’a rien à voir non plus avec la démocratie représentative participative – Quelles sont vos idées sur ce qu’il convient de faire ? -. Pour recharger la politique, il faut permettre aux gens de décrire à nouveau ce qui leur permet de subsister,
et donc d’avoir des intérêts, et donc de doléances, et donc d’une position politique »10.
« La planète est en train de devenir une étuve » a répété en vain Nicolas Hulot. Le seul ministre de l’écologie qui compte c’est le Premier ministre, lui a répondu Bruno Latour.
Pourquoi rien n’émerge ? « Parce que l’offre politique est alignée sur la mondialisation d’un côté, et le retour à la nation de l’autre. Si vous n’avez pas d’offre politique à laquelle vous raccrochez, vous êtes incapables d’articuler vos émotions, vos indignations. Ceux qui sont capables de le faire aujourd’hui sont les partis néo-nationalistes qui savent que la notion de mondialisation est fichue, qu’il n’y a pas de Terre correspondant à cet idéal ».
« Alors que la globalisation est mise en doute, faute d’une terre assez vaste pour contenir tous les rêves de modernisation, brusquement dans tous les pays à la fois, voilà que l’on prétend revenir aux frontières des anciens territoires nationaux. C’est une vision totalement irréaliste car on ne peut pas faire tenir la question du climat dans les frontières de l’Etat-nation ».
Son idée : On ne peut pas reprocher aux gens d’avoir des idées absurdes s’ils ne sont pas capables de définir leurs conditions d’existence, et si on les maintient dans des positions abstraites, droite-gauche, global-local… « Sur la question de la biodiversité, ce serait intéressant de demander aux gens quels sont les autres êtres qui sont nécessaires à leur subsistance. S’il n’y a plus que des humains, des villes et du macadam, vous vivez de quoi ? Qui va produire le miel ou les figues auxquelles vous tenez tant ? ».
10 Questionnaire d’une professeure d’école adapté aux enfants, suggéré par Bruno Latour pendant le premier confinement (avril 2020) lié à l’épidémie du covid 19 : https://www.fumelvalleedulot.com/uploads/file/60b79cb69d1fe.pdf
En pensant aux cahiers de doléances de la France de Louis XVI, il constate que les états généraux de la Terre sont en train de s’organiser avec la presse scientifique ou la presse militante au sein d’une multitude de réseaux et de sujets (sur la disparition des insectes, des sols, des traits de côte…). Reste à les faire converger dans un mouvement social qui met la question des conditions d’existence dans les territoires au cœur de la vie politique.
Dans son Mémo sur la nouvelle classe écologique (2022), il écrit : L’écologie repose la place et la conception des limites [planétaires] : […] elle contredit la passion moderne du dépassement continu des barrières ».
Pour penser les alternatives et les oppositions salutaires, Bruno Latour propose quelques concepts, aptes à nous faire entrer dans ce que certains appellent l’Ecolocène11 et se projeter sur une Terre habitable : prospérité versus croissance, engendrement vs ressources, enveloppement vs développement, écologiser vs moderniser.
Que ceux qui ont des oreilles entendent !
11 Robert Levesque : Terre et humanité – La voie de l’Ecolocène, L’Harmattan, 2016

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