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1L194 Hommage à Bruno Latour, par Eliane Fremann 

Hommage à Bruno Latour, par Eliane Fremann  

 A l’annonce du décès de Bruno Latour, que je savais très malade, j’ai eu envie, malgré les multiples articles savants parus dans la presse les jours qui ont suivi, d’écrire quelques lignes très personnelles sur l’empreinte qu’il a laissée, et de dire en quoi et pourquoi sa pensée m’a intéressée.

Dans les nombreux domaines du savoir qu’il a explorés, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie des sciences et des techniques, le droit, la théologie, il a su par ses écrits, mais aussi par ses interventions à la radio et à la télévision, me transmettre un peu de sa passion. Les liens qu’il établissait entre des domaines si nombreux et variés, ses tentatives de description du monde dans lequel nous vivons, de ses enjeux me fascinaient, tout comme sa créativité joyeuse.

Une approche très originale : ce qu’il a apporté à la science, à la pensée et à la manière de penser 

Pour des générations de jeunes chercheurs, l’originalité de Bruno Latour a été d’étudier les pratiques scientifiques avec la méthode ethnographique. Dès 1987, il a le souci de décrire La Science en action c’est-à-dire au moment où elle se fait. En ce sens, il est un formidable vulgarisateur qui renouvelle notre vision de l’activité scientifique, la rend ouverte et accessible.

Chercheur curieux et savant, incluant dans sa recherche philosophique et scientifique les expériences théâtrales (1) et sensorielles, les expositions d’art contemporain(2), et soucieux de faire dialoguer les différentes disciplines pour avancer, son impulsion de pensée réside dans la mise en relation et la connexion. Dès 1984, il explore dans Pasteur : guerre et paix des microbes les liens entre humains et non humains, considérant les microbes comme des acteurs sociaux. Évoquant la fin de la modernité à la suite de l’anthropologue Philippe Descola dont il était proche, il évacue dans Nous n’avons jamais été modernes (1991), la séparation “nature” et “culture” qui n’a jamais existé selon lui.

C’est la crise écologique qui m’a amenée à m’intéresser à la pensée de Bruno Latour. Je l’ai d’abord découvert lors de ses interventions à la radio. De ses nombreux ouvrages, ardus pour un-e néophyte, je n’ai lu qu’une infirme part. En France il s’est fait connaître tardivement du grand public et fut un temps incompris chez les scientifiques alors qu’il était célèbre et célébré à l’étranger.

Pour moi ce fut d’abord timidement, la découverte d’un vocabulaire, de notions inconnues dans Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique (La Découverte, 2015), l’équivalent sur le plan sociologique et politique de l’anthropocène sur le plan géologique. Empruntant à la mythologie grecque la déesse Gaïa, Bruno Latour personnifie le système Terre qui nous fait face, nous interroge et se rappelle à nous de manière violente. Gaïa, cette figure conceptuelle nous « fait penser » dit-il, à l’intersection des sciences, de l’anthropologie, de la théologie et de la souveraineté. Il ne s’agit plus de parler de l’environnement comme du contexte qui nous abrite, de se cantonner au respect du vivant mais d’accepter et de représenter notre planète comme une actrice politique qui agit et intervient avec force dans notre histoire. Nous n’habitons donc plus le même monde, dit-il encore. Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (2017), le premier de ses ouvrages que j’ai vraiment lu. Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres (2021), conte philosophique dense et passionnant ancré dans l’actualité du Covid-19, prolonge la réflexion, interprétant le confinement comme une épreuve corporelle de déplacement dans un monde que nous savons désormais limité à ce que certains scientifiques nomment la « zone critique », la fine couche de vie façonnée par les humains au cours des millénaires, habitée par des virus, des bactéries, des plantes… Décrire le réel, c’est ce qu’il fait dans Enquête sur les modes d’existence (2012) « ces modes de fabrique du monde », la religion, la politique (la « pauvre politique » écrit-il), le droit, la science, la philosophie.

Un homme de terrain soucieux de redonner de la puissance d’agir aux citoyens en faisant appel aussi à l’expérience sensorielle

 Intellectuel reconnu, enseignant, Bruno Latour était aussi un homme de terrain qui liait la pensée à l’action.  Dans Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, il se demandait comment nous pouvons participer au maintien de l’habitabilité du territoire dont nous dépendons. J’ai été enthousiasmée par ses ateliers collectifs d’autodescription, en milieu rural comme en banlieue parisienne, cette démarche de recherche-action, expérimentale et innovante, articulant science sociale et recherche artistique, qui fait appel à l’ancrage corporel dans l’espace, à une mise en scène de la parole. Il s’agit d’enquêter sur nos interdépendances, d’explorer collectivement le monde « dans lequel on vit » et celui « dont on vit pour changer nos modes de coexistence ». Une manière de faire de la politique autrement en partant du vécu concret des gens, une manière de participer ainsi au mouvement écologiste dans sa diversité. « Un peuple qui sait s’autodécrire est capable de s’orienter politiquement » disait-il, conscient du désamour par rapport au politique et de l’impuissance des élus.

Ce que Bruno Latour a apporté à la thématique D&S

Lors de la découverte des Amériques « Pour toutes les civilisations, l’Occident est tombé sur elles comme une Apocalypse qui a mis fin à leur existence. En se croyant porteur de salut, on devient l’apocalypse pour les autres ». « Le changement de vie total et radical, ils l’ont déjà accompli, justement en devenant résolument modernes ! »(3) Quelles étaient ces valeurs au nom desquelles ce front de la modernisation a été mené jusqu’aux antipodes ? interroge-t-il.

Considérant l’indifférence à la situation écologique comme une marque de la modernité, critique de l’idéologie simpliste du progrès qui connaît « une voie unique », il répond avec fermeté aux propos d’Emmanuel Macron sur « le modèle amish » et le « retour à la lampe à huile »(4).

Inspiré par la foi chrétienne, influencé par Péguy et auteur d’une thèse de théologie, il critique la « tentation spiritualiste » de l’Eglise depuis le 17e siècle, éloignée de l’incarnation du Christ : le christianisme dit-il, est appelé à se diriger vers le bas, pas à voler dans le ciel (5) .  Il salue l’encyclique Laudato si (2015) comme une réinterprétation de la vie sur Terre, loin de la soumission à l’homme des débuts du christianisme. Pour lui, cette encyclique participe à dénouer les liens anciens entre théologie et politique, source intellectuelle de notre insensibilité à l’écologie. Elle relie cri de la Terre et cri des pauvres, écologie et justice sociale, et reconnaît la puissance d’agir et de souffrir de la Terre elle-même.

Il dénonce « l’épuisement de la politique », la fascination pour la production et appelle de ses vœux un travail sur le monde commun, le combat écologique générant des conflits sur les conditions d’habitabilité de la planète. Une nouvelle lutte des classes remplace celle de la tradition productiviste (6).

Reconnu en France et à l’étranger comme l’un des penseurs majeurs de la bifurcation écologique, il a publié une trentaine d’ouvrages traduits dans le monde entier et a fondé en 2009 à Sciences Po le Médialab, laboratoire interdisciplinaire de recherche sur les relations entre le numérique et les sociétés, puis en 2010, le programme d’expérimentation en arts et politique (SPEAP). Il a également initié la cartographie des sensibilités écologiques. Sa pensée influence et inspire toute une nouvelle génération d’intellectuels, d’artistes et d’activistes soucieux de renouer avec le vivant.

Et puis sa personnalité  

Ses interventions télévisées, à la Grande Librairie en 2021 ou la série d’entretiens sur Arte en mai 2022 à une heure de grande écoute, m’ont particulièrement marquée. Sa personne d’abord, les traits creusés par la maladie mais l’esprit toujours en éveil, et une certaine distinction, une présence malicieuse et enthousiaste, toujours avenant et ouvert aux questions de ses interlocuteurs, jamais surplombant.  Surtout son souci d’expliquer sans relâche, reprenant son propos avec d’autres mots lorsqu’il paraissait trop obscur à son interlocuteur, se rendant ainsi accessible à un large auditoire. Son attachement au travail collectif sur tous les sujets avec des chercheurs et artistes, français et étrangers.

 S’il y a bien une constante dans l’œuvre de Bruno Latour, c’est « son amour pour le monde pris dans sa totalité. » écrit Philippe Pignarre, des éditions La Découverte, dans son hommage.

Bruno Latour, dit l’écrivain Camille de Toledo (7), « ce qu’il nous laisse en plus de toutes ses œuvres, c’est son précieux mode d’existence, le mode d’existence Latour, la joie de penser au milieu du drame ».

Eliane Fremann

 

1- Gaïa Global Circus (2013), tragi-comédie climatique conçue par Bruno Latour, Frédérique Aït-Touati et Chloé Latour. Une expérience sensorielle qui plonge le spectateur au cœur de notre relation intime avec la planète. Cette soirée est selon l’expression de Bruno Latour une « expérience de pensée » en public à propos du poids des humains sur la terre et du réchauffement climatique. Spectacle gratuit !

2- Critical zones au ZKM de Karlsruhe (Allemagne)et Toi et moi on ne vit pas sur la même planète au Centre Pompidou-Metz en 2022 dans une version réduite et remaniée de la déambulation proposée pour la biennale de Taipei en 2020.

3-  Nous n’avons jamais été modernes (1991)

4-  Le Monde 25/09/2020

5-  La Croix 9/10/2022

6-  Mémo sur la nouvelle classe écologique, Bruno Latour et Nikolaj Schultz, 2022

7-  Le Monde 20/10/2022

A propos Régis Moreira

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