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4L194 Rencontre « Écologie et spiritualité » de Cluny par William Clapier

Cluny 21 oct 2022

Rencontre « Écologie et spiritualité »

Questions : 

  • Afin de faire évoluer nos comportements, la conversion écologique implique-t-elle une conversion spirituelle ? De quoi s’agit-il ?
  • Quelle place est la place de l’être humain vis-à-vis de la nature : intendant, jardinier, simple participant ?

Ces immenses questions s’inscrivent dans le contexte d’extraordinaires défis sociétaux auxquels nous sommes confrontés. Un premier élément à poser pour clarifier notre propos : les causes de la méga crise actuelle -systémique et planétaire-, dont le séisme écologique est le symptôme le plus patent,ces causes ou racines sont humaines.Autrement dit, au principe des désordres structurels de nos sociétés, des modes de vie écocides qu’ils induisent, il y a une manière d’être au monde, une relation d’être au vivant (l’écosystème terre dont nous sommes) gravement déviante, déficiente. Une relation qui a chosifié la nature, qui l’a instrumentalisée à des fins de rentabilité commerciale. Une relation qui a fini par désenchanter la nature. En retour, l’humain s’est dénaturé, « désenforesté », déraciné de la Terre dont il procède vitalement.Ce rapport tronqué, cette relation déviante découle d’une vision. Une vision qui procède de notre regard. Celui de notre esprit, lequel a forgé des « idées »génératrices du système thermo-industriel ultra dominant caractérisé par une marchandisation du vivant proprement délirante, au point d’extraire de la planète Terre plus qu’elle ne peut donner.

Le besoin « d’un changement de direction du regard » est criant. Je viens, avec ces mots, de reprendre la définition de la métanoïa, la « conversion »,telle que les philosophes de l’antiquité grecque l’ont formulée. On parle aussi aujourd’hui, à juste titre, de « bifurcation », de « virer de bord ». Oui, sans nul doute, l’hyper crise actuelle implique un changement de paradigme culturel en vue de l’avènement d’une autre civilisation, dont les piliers sont, seront le recouvrement de notre lien ontologique avec la nature ; lequel implique une « conversion », un changement de direction du regard. Rien de moins.

De fait, la bifurcation ou conversion socio-écologique s’inscrit dans une bascule civilisationnelle déjà à l’œuvre, inexorablement. Nous le voyons non seulement avec les nouvelles conditions climatiques et biosphériques et leurs conséquences sociétales, mais aussi avec la révolution numérique en cours. Gageons que cette bascule soit pour le meilleur. Aurélien Barrau n’hésite pas à parler de la « nécessité d’une refonte axiale et ontologique » pour réorienter la marche de l’humanité si celle-ci aspire à vivre dans un monde durable et surtout désirable, habitable pour tous. « Refonte axiale et ontologique »(1), voilà une formule qui nous place au cœur de la « conversion spirituelle ».

Assurément, l’action primordiale pour remédier au délitement de notre planète provoqué par notre civilisation enfiévrée par les dérives d’une technocratie « hors sol » est une conversion/bifurcation socio-écologique qui présuppose une conversion spirituelle refondatrice de notre relation avec le Vivant. Une conversion génératrice de nouveaux imaginaires, de nouvelles valeurs existentielles. Car ce sont eux, ce sont elles qui inspirent nos modes de vie.

Alors qu’entend-on précisément par « conversion spirituelle » ?

Le mot « spirituel » est grevé de lourds préjugés (« dépolitisation », abstraction de la matière…). Davantage encore si l’on prononce le mot « spiritualité » souvent assimilé à la sphère religieuse. Parler de « conversion spirituelle », de chemin spirituel, de spiritualité nous renvoie avant tout à la texture humaine fondamentale, plus précisément au centre de gravité qui caractérise la personne humaine. Ce centre de gravité est une puissance pensante et désirante, libre. Par conséquent, capable du meilleur comme du pire. Une puissance dotée de plusieurs facultés et d’étagements ontologiques qui permettent à l’humain de se livrer à l’analyse mathématique, discursive, analytique, réflexive… jusqu’à l’intuition philosophique et poétique génératrice des arts, qui nous prédispose aux affects, à l’écoute contemplative du vivant, sensible à sa beauté immatérielle, à la sacralité primordiale qu’est la vie, le mystère de la Vie. Concernant ce point énigmatique, écoles philosophiques, traditions religieuses et voies de sagesse, chacune ont formalisé différemment cette appréhension mystérique de la vie, de son principe supposé.

L’ambivalence potentielle que j’évoquais relève de la traduction éthique de la puissance pensante et désirante,spécifique de l’être humain. Elle nous renvoie à l’éternelle question, contemporaine à tous les âges :quelle est ma réponse aux appels de la vie, quelle est la qualité éthique de ma réponse existentielle concrétisée dans mes actes ? Le philosophe Hans Jonas en a très bien parlé avec son « principe de responsabilité »et bien d’autres, notamment André Gorz : « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous ». Nous sommes aujourd’hui, en quelque sorte, pressés, par la force des événements, à ressaisir la portée universelle de nos actes personnels. Par suite, à revisiter ce qui préside à nos actes. Ce qui les génère. Se convertir, c’est en premier lieu sonder nos représentations, la genèse de nos imaginaires, de nos référentiels de valeurs, nos théologèmes ou théologoumènes (2).  Se convertir, c’est aller aux racines de nos modes de pensée afin de réorienter le sens de nos modes de vie, de réajuster ces derniers aux limites planétaires. Et par là restaurer notre lien avec le Vivant. Ce dynamisme de conversion nous engage aussi dans une transformation structurelle de nos sociétés : la participation à une œuvre nécessairement collective, donc politique.En 2013, Dennis Meadows, le maître du célèbre « rapport du club de Rome » (1972) cernait très clairement le point nodal de l’urgente transformation sociétale : « Nous avons bâti un système économique qui correspond à des idées. La vraie question est de savoir comment nous allons changer d’idées » pour changer de système. La pertinence politique de la « conversion spirituelle », sa force de transformation sociétale réside dans sa capacité à remettre la question du Sens au cœur de nos vies. Ce qui faisait dire au maire de Grenoble, Eric Piolle, que « la spiritualité est l’adversaire le plus fort du capitalisme consumériste et financier qui attaque la question du sens pour ne penser qu’en termes de profit »(3).

Outre le recouvrement de notre lien avec le Vivant, de nous re-naturer, le processus de la conversion spirituelle, motrice de la conversion socio-écologique,stimule un labeur intérieur essentiel : celui du déconditionnement de nos addictions, la « décolonisation »des imaginaires prédominants, du formatage noétique perpétré par la culture ambiante. Ceci en vue de désartificialiser nos « terres intérieures » ; ce que j’appelle l’inversion de la « matérialisation de l’esprit » induite par la culture dominante. J’entends ici l’assourdissement des capacités de notre esprit, de notre âme à entendre le « cri du vivant », à reconnaître son intégrité aujourd’hui profondément meurtrie, à s’émouvoir de sa beauté.

Ce processus de revitalisation de nos « terres intérieures » éveille notre conscience à notre dépendance vitale à la biosphère, cette « zone critique » enveloppant notre habitat planétaire. Il régénère aussi notre sensibilité au vivant, à son éclat, à sa consistance singulière, sa valeur propre, à sa sacralité. Le mot-clé de la « conversion spirituelle », âme de la « conversion écologique », est bien l’écoute contemplative, l’écoute de l’attention à ce qui est, qui m’anime, m’environne et m’inhabite tout à la fois.

La conversion spirituelle est un processus sur le temps long, lequel peut être « accéléré » par ce que le philosophe Karl Jaspers appelle les « situations limites », telles que celles vécues durant les périodes de confinement, d’épreuves personnelles ou/et collectives. Ces situations existentielles peuvent nous « réveiller » de nos « somnolences », nous affranchir de nos habitudes passivement solidaires d’un système écocide. La conversion spirituelle est bel et bien synonyme d’un « réveil » existentiel si notre regard intérieur s’éveille à nouveau au tissu de la réalité vivante, à la fascinante redécouverte de ce maillage extraordinaire dans lequel nous sommes totalement partie prenante. Cette heureuse redécouverte tend à neutraliser en nous les inclinations qui instrumentalisent le vivant à des fins de rentabilité, qui appréhendent la nature comme un stock de ressources à exploiter (littéralement « tirer de l’argent »). Ce dynamisme de conversion de l’esprit nous affranchit aussi de l’illusion que nous pouvons satisfaire des aspirations qui sont de l’ordre de l’être par des agréments/contentements qui relèvent de l’avoir, du cumul de biens matériels.

La conversion spirituelle est, en définitive, libératrice de notre désir de fond : être et vivre par et avec l’altérité du vivant humain et autre qu’humain, en synergie. Nous sommes de la Terre : humain/humus, adam/adamah.« Entrer au-dedans de soi » à l’image de l’enfant prodigue, être à l’écoute de ce désir de fond, le désensabler, le vivifier, là est la pointe de la conversion spirituelle. Celle-ci est pourvoyeuse d’une joie profonde. Pourquoi ? Parce qu’elle nous inscrit dans le mouvement même de la vie, du « respect de la vie », du soin de la vie.Une authentique joie existentielle imprenable, inaltérable.

La conversion spirituelle est l’âme de la conversion socio-écologique. Je dirai même qu’aujourd’hui, au vu de la gravité de la situation, on ne peut guère vivre une conversion ou transition politique, sociale, écologique sans ce retournement intérieur, existentiel qu’est la conversion spirituelle. Pas d’écologie extérieure sans écologie intérieure, pas de militantisme durable sans être des méditants persévérants. Tout comme l’écologie intérieure, son authenticité se vérifie à l’aune de nos changements personnels et de nos engagements citoyens.

L’autre question nous amène à clarifier la place de l’être humain au sein du vivant. Voilà une thématique hyper-sensible, un des points névralgiques du débat éco-théologique aux conséquences lourdes de sens quant à la qualité de la « révolution spirituelle » à opérer, la mutation civilisationnelle pour le meilleur.

L’écologie en tant que science et le drame du délitement écologique nous apprennent une chose essentielle, âme de la lutte éco-citoyenne : le vivant est relation. L’écosystème Terre abrite et forge, façonne une communauté de multiples écosystèmes en interaction. Effectivement, « tout est lié ». De cet enseignement résulte une donnée capitale : l’humain est membre à part entière de la communauté biotique, inscrite au tréfonds de son corps et de son âme. Nous sommes de la Terre, adamah. Autrement dit, les archétypes génétiques, les fondements mêmes de notre être physique sont le condensé d’une « poussière d’étoiles »(4). Une sorte de synthèse cosmique dans laquelle est enchâssée, « incarnée » une singularité spirituelle : la libre puissance pensante et désirante, caractéristique de la personnalité humaine dont nous avons parlé. L’humain est donc foncièrement dépendant du vivant, de l’air qu’il respire, de l’eau qu’il boit, de la terre qui le soutient et le nourrit. Et plus encore, dépendant de la beauté foisonnante du vivant dont il a chaque jour à apprendre, à recevoir. Cette double dépendance, biologique-physique et existentielle-spirituelle, est à comprendre en termes d’interdépendance, comme un appel à la solidarité active, à valider cet heureux et apaisant sentiment de « se sentir intimement unis à tous ce qui existe », d’être en interaction avec l’universelle unité du Vivant.

Précisons.La singularité spirituelle de l’être humain, sa spécificité, se caractérise par une complexification/densification qui lui permet de penser sa propre personnalité, en collaboration avec ses semblables, au point de pouvoir transformer ses modes de vie, sa culture ; et d’évoluer au fil du temps, son histoire. Cette singularité qualifie l’humain d’une vocation éminente au sein du vivant…pour le meilleur ou le pire. Et c’est plutôt le pire qui semble aujourd’hui prédominer avec le drame écologique en cours. La puissance prédatrice de l’humain est comme l’indice ou l’envers négatif de son éminence vocationnelle trahie, lamentablement désavouée ; alors que l’humain est appelé à servir le vivant, à être son allié, son ami, son serviteur. Et il peut en témoigner aujourd’hui encore. Le géomimétisme ou biomimétisme en est un bel exemple contemporain et à venir, espérons-le. Et de multiples faits en ont également attesté durant l’histoire humaine. Je pense à l’étude du PNAS (Proceedings of the National of Sciences) publiée fin avril 2021 : « L’humanité a favorisé la biodiversité pendant des millénaires »(5). Certes les études de Laurent Testot et Jean-Baptiste Fressoz soulignent aussi que la dominante, surtout à partir du XVIème siècle, a été prédatrice, portée par une vision séparatiste avec la nature, la mondialisation commerciale, plus tard dopée par la révolution industrielle, puis l’essor technologique. Toutefois, n’oublions pas le précieux leg – à réhabiliter – des cultures autochtones, des civilisations premières et d’autres témoins, tels certains Pères du désert,Isaac le Syrien, François d’Assise, Hildegard de Bingen, Alexandre Men, Thich Nhat Hanh et bien d’autres, illustres témoins de cette heureuse et bienfaisante capacité d’empathie avec le Vivant. Le fait que l’avidité/cupidité humaine semble aujourd’hui prédominante n’invalide pas la réalité de la vocation inscrite au cœur de tout être humain Là est l’ancrage de notre espérance. L’humain est apte à aimer et à servir le vivant pour le faire fructifier dans le respect de son intégrité, de son rythme de renouvellement. Sans oublier à apprendre de lui, à être enseigné par le Vivant. Car l’être humain – Laurent Testot développe aussi cette dimension (6) – est bel et bien capable d’empathie, de compassion, de solidarité. Ce trait spécifique « nous permet d’opérer des miracles de coopération » avec la nature. Ce qui nous autorise à l’espérance pour le meilleur, en toute lucidité.

Depuis quelques décennies, nous vivons, osons la formule, un heureux temps « apocalyptique »,« enthousiasmant » disait le regretté Bruno Latour. Pourquoi « enthousiasmant » ? Parce que « révélateur » du sens de l’histoire. Révélateur de ce que nous sommes, en vérité, appelés à être et à vivre. Cette nouvelle ère historique nous invite à saisir la main de l’inéluctable changement dans la dynamique de l’Être, du Soi (Arne Naess), de l’Esprit animateur « de tout ce qui vit et respire ».

Si anthropocentrisme il y a, notamment au sein de la révélation transcrite dans les Évangiles (« Le Verbe divin s’est fait chair », humain, terreux…), la foi en cette révélation ne peut en aucun cas cautionner un anthropocentrisme « despotique, déviant », tyrannique, replié sur soi, prédateur parce que « dominateur » de l’autre, sourd aux « clameurs de la terre et des pauvres ».La foi en cette révélation valide – risquons encore la formule -, un anthropocentrisme ouvert, un anthropocentrisme denon-puissance dominatrice, un anthropocentrisme de service aimant. Celui d’un gérant avisé et bienveillant. Bref, un anthropocentrisme christique qui assume l’heureuse singularité humaine…à la lumière de Jésus de Nazareth.

William Clapier

 

1- Lors de sa participation à l’université d’été du MEDEF ; cf. https://www.youtube.com/watch?v=gfqmJHT57LM
2-  Nos présupposés plus ou moins conscients, inconscients, de ce qui est perçu comme transcendant, « divin ».
3-  Voir « Écologistes : et Dieu créa leur flamme », Libération, 14 septembre 2020.
4-  « Nous sommes tous des poussières d’étoiles ! Car tous les noyaux des atomes qui nous constituent ont été engendrés au centre d’étoiles mortes il y a plusieurs milliards d’années… » (Hubert Reeves, 1970)
5-  Voir l’article de Marie Astier, Reporterre, 15 juin 2021, « L’humanité a favorisé la biodiversité pendant des millénaires »
6- Voir son ouvrage Cataclysmes, Une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 2017.

A propos Régis Moreira

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