Trois observations sur le baromètre de la fraternité
- La première, c’est qu’un tel sondage serait quasiment impossible dans l’Amérique de Donald Trump. L’un des mots cardinaux du baromètre, celui de diversité, principale caractéristique de la France pour les sondés, a vu son usage « déconseillé » voire prohibé, et avec lui, nombre de ses déclinaisons. (1)
C’est le cas aussi du terme égalité. Notre devise nationale serait ainsi amputée du deuxième de ses termes dans la novlangue étatsunienne d’aujourd’hui.
Gageons que ce serait aussi le cas du troisième, celui de fraternité, s’il était d’un usage plus courant outre atlantique : d’ailleurs ses corollaires comme « féminisme », « antiracisme », « justice raciale » ou « sociale », au cœur de nos principes constitutionnels, sont également rejetés.
Ne resterait donc que la liberté, mais une liberté sans limite, notamment une liberté d’expression qui autorise les discours de haine.
- La deuxième, c’est ce qu’on pourrait appeler les paradoxes de la devise républicaine.
D’un côté les trois termes restent plébiscités par les Français, avec toujours la même place sur le podium, la fraternité restant bonne dernière, après la liberté et l’égalité. Mais quand il s’agit de caractériser la France la liberté régresse, et la fraternité, et devant elle ses corollaires (générosité, tolérance, solidarité, respect des différences) passent devant l’égalité. Pour autant dans les valeurs à transmettre aux jeunes le respect vient très loin devant la tolérance, la solidarité, l’ouverture aux autres ou l’empathie, attitudes plus proches de l’idéal de fraternité.
Le rapport à la diversité illustre les ambiguïtés de l’attachement à la fraternité : le fait qu’elle soit un problème reste en tête, mais surtout les appréciations positives diminuent quand les appréciations négatives augmentent fortement.
L’attitude vis-à-vis de la fraternité semble relever de plus en plus de l’ordo amoris (2), i.e. aider d’abord ses proches avant de penser à aider les plus lointains.
- La troisième c’est le faible impact des politiques publiques sur la mise en œuvre de la fraternité, qu’on ne peut hélas mesurer que de façon indirecte.
Conformément à la remarque précédente, le cadre familial ou les lieux de convivialité de proximité comme lieux de fraternité viennent loin devant les lieux des politiques de santé et de solidarité, symboliques d’une Sécurité sociale dont nous venons de célébrer le 80ème anniversaire.
Sur la laïcité, l’une des politiques publiques de fraternité, les appréciations négatives l’emportent, certes de peu, sur les appréciations positives. Et si l’éducation vient en tête des attentes, elle ne relève pas uniquement des politiques publiques mais aussi des familles. La lutte contre les inégalités vient bien plus loin derrière et les inégalités économiques croissantes apparaissent comme une menace moins importante que les autres pour la fraternité.
Trois remarques qui révèlent autant de menaces, et nous invitent à un sursaut démocratique et spirituel dont la fraternité universelle est un axe cardinal.
Daniel Lenoir
Président de Démocratie & Spiritualité
1/ Barbara Cassin « La guerre des mots. Trump, Poutine et l’Europe » Flammarion, 2025.
2/ Marion Rousset Ordo amoris : chronique d’une instrumentalisation politique – Témoignage Chrétien Cahier Printemps Eté 2025
Démocratie & Spiritualité …une instance commune de réflexion invitant à l’action.