La fabrique des étrangers en France
Paru dans le Monde du 22 décembre 2025, un article décrit « un an après la circulaire Retailleau, des régularisations en chute libre ».
La circulaire Retailleau, de janvier 2025, durcissait les conditions de régularisation des migrants qu’autorisait la circulaire dite Valls d’août 2012, en définissant des critères plus exigents. Les chiffres publiés sont catégoriques : sur les neuf premiers mois de l’année, le nombre de titres de séjour délivrés a, en moyenne, baissé de 42%, et ce pour tous les motifs de délivrance, sauf s’agissant de mineurs devenus majeurs et en formation[1].
A vrai dire, ce chiffre, si spectaculaire qu’il apparaisse, ne fait que confirmer une tendance ancienne et presque constante, et souligner le fait que régulariser est largement une décision discrétionnaire, aboutissant très fréquemment à un refus. Discrétionnaire parce que le préfet de département qui la prend (ou l’un de ses délégués) en a l’entier pouvoir puisqu’elle est de sa compétence propre déléguée par le ministre. Ce pouvoir est « encadré » par les instructions ministérielles, d’une part, et par l’obligation de le motiver, d’autre part. Mais cet « encadrement » n’ôte rien à ce qui reste de la responsabilité préfectorale, ce qui explique le nombre des régularisations chaque année, même si elles sont toujours qualifiées d’exceptionnelles. Et de fait leur proportion reste très faible en regard des refus bien plus nombreux opposés aux demandes. La statistique de cette proportion, publique et incontestable[2], devrait tuer dans l’œuf l’affirmation selon laquelle la France serait une « passoire » ou que l’immigration est incontrôlée : elle l’est depuis des décennies et fortement.
Mais la question est plus lourde que cet échange de chiffres. En refusant l’admission au séjour dans des conditions sans cesse plus restrictives (et la circulaire dite Valls était tout sauf laxiste), la politique des ministres de l’intérieur (et donc du gouvernement), accentuée par Retailleau, entraîne un accroissement constant du nombre des étrangers vivant en France, et dans des conditions irrégulières. Autrement dit, Retailleau « fabrique » un nombre croissant de clandestins[3].
Avec quelles conséquences ? Les clandestins, donc, en nombre croissant du fait de la politique suivie de manière bien trop systématique et aveugle, constituent, de plus en plus alors, un pan de société informelle, à la recherche de moyens de subsistance, et, malgré l’appui d’associations humanitaires, dans leurs communautés d’origine, où vivent des compatriotes qui leur sont solidaires, parfois même en situation régulière. La « fabrique » d’étrangers est ainsi aussi une fabrique communautariste ! La vision d’un Retailleau est ainsi absurde et incohérente avec son discours.
On en connaît bien l’origine, idéologique et politique : d’abord, le fantasme d’une francité qui n’a jamais existé et qui n’est qu’une xénophobie inavouée ; ensuite, autre fantasme, celui de « l’appel d’air » qui serait celui d’une France trop accueillante, alors que notre pays ne l’est plus depuis longtemps, lorsqu’il avait besoin d’une main d’œuvre disponible pour se reconstruire après la guerre[4], ou alors dans des conditions discutables, au temps des colonies, pour recevoir leurs ressortissants, y compris pour renforcer nos armées. De fait, la présence des migrants s’est accrue en France, à mesure des évolutions démographiques des pays pauvres et l’attractivité des pays riches existe pour la faible minorité qui parvient à franchir les mers ou les continents pour y venir[5].
Face aux sirènes xénophobes de la droite, dont l’effet est ainsi très nocif par la construction lente et pourtant visible de cette société informelle, à la fois visible dans ses trafics et invisible dans sa clandestinité, que faire ? Rétablir la vérité des chiffres et des analyses dans des pages savantes ne suffira pas ; recourir aux moyens de communication d’aujourd’hui requiert de l’imagination et beaucoup de conviction, via la modernité numérique des réseaux. Progresserons-nous dans ce sens ?
03/01/2026
[1] « Sur les neuf premiers mois de l’année, avec 11 012 titres délivrés contre 19 001 sur la même période de 2024. Cette baisse concerne presque toutes les catégories : les régularisations au titre du travail qui, avec 2 653 délivrances, baissent de 54 %, tout comme les régularisations en raison de la vie privée et familiale, qui chutent de 58 %, à moins de 4 000. »
[2] Le nombre des refus se mesure notamment avec celui des OQTF délivrées (environ 125000 en 2024) qui correspondent, a minima, à des refus de séjour et constituent un flux d’étrangers de ce fait en situation irrégulière. On ignore combien sont exécutées spontanément et les exécutions contraintes restent de l’ordre de 20000 par an.
[3] Car il ne faut pas s’illusionner : les étrangers qui ne sont pas régularisés ne retournent pas, sauf exceptions, dans leur pays d’origine ; ils n’en ont ni les moyens, ni la volonté d’admettre un échec de leur aventure, ni la possibilité de circuler d’un pays à l’autre, pas davantage « accueillants » que la France.
[4] Et pourtant la situation d’alors se reproduit aujourd’hui, avec les listes des « métiers en tension », sans que cette liste soit visiblement effective pour accroître les régularisations.
[5] Si l’attraction des pays dits riches existe évidemment (les 40000 traversées de la Manche vers l’Angleterre l’attestent, pour constituer une autre société informelle, comme en France), elle reste marginale par rapport à l’accroissement démographique des pays pauvres…
Démocratie & Spiritualité …une instance commune de réflexion invitant à l’action.