Exposition : Gerhard Richter à la Fondation Vuitton (jusqu’au 2 mars 2026)
Il m’est difficile de pénétrer dans l’univers de Gerhard Richter – la Fondation Louis Vuitton présente une grande partie de ses œuvres – la citation sur le 4e de couverture des Éditions Beaux-Arts me fournit peut-être un début d’explication : « Je n’obéis à aucune intention, à aucun système, à aucune tendance, je n’ai ni programme ni style, ni prétention ».
En effet, le peintre, présent dans de nombreux musées et dont les peintures se vendent à prix d’or, ne semble connaître aucune limite. Son œil acéré retient le présent sans rien omettre, ni l’horreur absolue du camp de Birkenau-Auschwitz, ni la violence et la mort de la Bande à Baader qui avait semé la terreur dans son pays, encore moins la beauté d’une mère (sa femme) allaitant son bébé. Il peint sa fille Betty en jeune fille blonde devant un cierge et en brune outrageusement maquillée au regard d’adulte. On chemine de toiles résolument grises vers d’immenses peintures abstraites aux couleurs complémentaires, puis viennent de grands tableaux dont il cache le sujet violent en grattant les couches de peinture superposées, laissant apparaitre des petites taches de couleur sur fond gris – technique picturale esthétiquement intéressante, sert-elle à effacer l’horreur de l’actualité peinte pour éviter d’en souffrir ?
Non-dits ou discrétion ? Indéniablement, sa vie a été influencée par la politique. Né en 1932, il s’est retrouvé en Allemagne de l’Est après la guerre qu’il a quitté en 1961 pour la République Fédérale d’Allemagne, juste à temps avant l’élévation du mur. Il a vécu sous deux dictatures, nazisme puis communisme, connu deux formations, influencée par la sobriété socialiste en RDA d’abord, libre en RFA ensuite, ce qui explique peut-être cette dualité ou ce désir de s’extraire d’une réalité souvent violente en l’estompant en partie.
Il est très différent en cela d’un Anselm Kiefer (né en 1945) qui trouve l’inspiration pour ses œuvres puissantes à la dominante grise dans les horreurs de la guerre (mais dont on connaît aussi les délicates aquarelles érotiques) ou un Georg Baselitz (né en 1938), qui, en participant à l’exposition Corps & Âmes à la Bourse de Commerce, n’hésite pas à choquer avec ses peintures d’une humanité à la tête à l’envers en résonance avec notre époque ou encore Joseph Beuys (1921-86), grièvement blessée pendant la guerre, dont les œuvres reflètent ses engagements sociaux et politiques et son goût pour la spiritualité à travers le chamanisme.
Gerhard Richter se laisse peut-être davantage approcher à travers ses dessins, plus immédiats, l’expression d’un instant, sans prétention. Elles me touchent, même s’il les floute par moments, fidèle à son habitude. L’exposition m’impressionne et m’interroge, oui il est un des maîtres de son époque, à 96 ans il a tout connu : l’oppression, la guerre, la violence, la douceur familiale et s’il laisse le spectateur regarder, un voile préserve son univers intime. Le secret d’un homme.
L’exposition est remarquablement adaptée à ce lieu magnifique qu’est la fondation Vuitton, les médiatrices expliquent les œuvres aux spectateurs intéressés (la jeune Russe à l’étage était passionnée). Suivre l’itinéraire tout en méandres du peintre est intéressant et évocateur de souvenirs lointains pour moi mais je ne perçois pas l’émotion – certainement trop bien cachée – inspiratrice des toiles. Les paroles d’un jeune étudiant en histoire de l’art, Adrien, me reviennent en mémoire : « Ce qui fait l’œuvre, c’est la tension produite avec le spectateur dans une expérimentation artistique qui unit désormais l’artiste, l’objet et le spectateur ». Si cette tension m’a manqué, le parcours me questionne cependant et me pousse à changer mon regard sur cette aventure qu’est l’actualité de l’art contemporain, toujours en ébullition.
Monika Wonneberger-Sander, automne 2025
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