Confusion, inquiétude, colère
La « vague 17 » du baromètre de la confiance politique réalisé par OpinionWay pour le Cevipof est particulièrement cruelle pour l’image des politiques. Le politologue Bruno Cautrès, l’un des auteurs de l’étude, prévient : sans sursaut démocratique, on court à la catastrophe.
Selon votre dernier baromètre, la confiance politique s’effondre dangereusement…
La défiance politique est structurelle depuis bien longtemps en France, mais jamais, depuis la création de ce baromètre en 2009, elle n’avait atteint de tels niveaux. Seuls 22% des Français ont confiance dans la politique; c’est deux fois moins que les personnes interrogées dans trois autres pays (Allemagne, Italie, Royaume-Uni).
Seulement 15% ont confiance dans les partis,18% en Emmanuel Macron, 20% à peine considèrent que les hommes et les femmes politiques essaient de tenir leurs promesses. Pas beaucoup mieux pour les députés (34% de confiance – six points de moins en un an).
De quoi doucher les espoirs de «reparlementarisation» de notre vie politique. 76% des répondants jugent même les hommes et femmes politiques comme plutôt corrompus et 87% considèrent qu’ils se fichent de leurs avis. Ces différents indicateurs négatifs traduisent les impasses et les grandes confusions qui ont suivi la dissolution.
Les parlementaires semblent ne plus parler qu’à eux-mêmes, sans jamais tenir compte de l’opinion des Français.
Plus personne non plus ne semble comprendre d’où ce nouveau gouvernement tire sa légitimité, avec une succession de Premiers ministres tombés les uns après les autres, dont le dernier (Sébastien Lecornu) a démissionné avant de revenir quelques jours plus tard… 80% estiment d’ailleurs que le Gouvernement navigue à vue. Les Français n’y comprennent plus rien. Comme si la classe politique était devenue étrangère à son propre pays.
Plus généralement, ce sont lesdites « élites » (politiques, médias, grandes institutions) qui
semblent visées. Les «dossiers Epstein» vont-ils accentuer le phénomène ?
Si on avait pu les prendre en compte, notamment les révélations sur l’affaire Lang, cela aurait sans doute ajouté une couche supplémentaire de défiance. C’est effectivement tout ce qui touche à l’espace public – partis, médias, institutions politiques, réseaux sociaux – qui provoque l’ire de nos concitoyens. Il y a aujourd’hui, dans l’opinion française, beaucoup plus de confusion – mesurée à 6,7 sur 10 –, d’inquiétude – 7,5 sur 10 – et, surtout, de colère – 7 sur 10 – que chez nos homologues allemands, italiens ou britanniques.
Il s’agit pour l’instant d’une colère rentrée mais à un niveau rarement atteint. Il en va tout autrement des services publics de soin et de protection (sécurité sociale, hôpitaux, police, gendarmerie) et de proximité (mairies, collectivités locales…), qui gardent des niveaux de confiance relativement élevés.
Cette défiance, voire cette colère politique, semble nourrir une demande inquiétante d’alternatives à la démocratie, faut-il s’en inquiéter ?
Il y a de fortes tensions dans toutes les démocraties européennes sur cette question, mais c’est encore en France que l’on est le plus critique sur l’efficacité démocratique. La satisfaction vis-à-vis du fonctionnement démocratique (23%) est en net recul (cinq points par rapport à 2025 et huit points par rapport à 2024). Mais, si la demande d’autorité
politique se maintient à des niveaux élevés, cela n’indique pas que les Français soient demandeurs de démocratie illibérale. L’attachement au régime démocratique mobilise encore 82% des répondants, une proportion stable. Problème, cette efficacité démocratique, un temps portée par un macronisme qui a fortement déçu, est désormais revendiquée et réinterprétée par l’extrême droite, sur fond de références trumpistes.
Peut-on encore rétablir la confiance ? Comment ?
Franchement, on s’est demandé, à la lecture des résultats de l’enquête, si l’on n’avait pas atteint un point de non-retour. Pour réduire la défiance et la polarisation, il faudra répondre au besoin de réformes et de consultation des Français. Ils aspirent à de nouveaux mécanismes démocratiques reposant sur la participation citoyenne et la décision directe. 79% souhaitent un recours plus fréquent au référendum pour décider des lois importantes, 71% sont favorables à l’organisation de conventions citoyennes, et 79% voudraient que les propositions qui en sont issues fassent ensuite l’objet de référendums. De même, ils demandent plus de décentralisation et que les politiques rendent régulièrement des comptes sur leurs actions et inactions. Une sorte de «reset» démocratique en somme.
Propos recueillis par Lionel LÉVY.
TC N° 4141 DU 26 FÉVRIER 2026
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