« L’Europe, club des nations qui ont renoncé définitivement à l’empire »
Chronique de Bernard Ginisty du 6 mai 2026
« Réveillons-nous ! » En visite officielle de deux jours en Grèce, le président français s’est exprimé vendredi 24 avril sur la position européenne dans un monde « en plein désarroi », à l’occasion d’un échange avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis dans l’Agora romaine, centre historique de la capitale grecque. Emmanuel Macron a estimé que l’Europe vivait un « moment unique » à l’heure où « un président américain, un président russe et un président chinois » sont « farouchement opposés aux Européens ». « C’est le bon moment pour un sursaut de notre part », a ajouté le président français.
Il y a une dizaine d’années paraissait un ouvrage collectif édité simultanément en quinze langues portant le titre « L’âge de la régression. Pourquoi nous vivons un tournant historique ». Ce livre regroupait les analyses de quinze intellectuels de renommée internationale à qui le directeur de l’ouvrage demandait d’analyser « la fatigue de la démocratie » que traduisait à ses yeux plusieurs événements survenus depuis l’automne 2015 dont, entre autres, le vote en faveur du Brexit, l’attentat de Nice, les succès électoraux en Europe des partis nationalistes, la répression politique en Turquie, le nationalisme agressif de Vladimir Poutine, l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche. Tout ceci conduisait à « la grande question que pose notre époque qui consiste à savoir si nous assistons, oui ou non, à un rejet à l’échelle mondiale de la démocratie libérale et à son remplacement par une forme ou une autre d’autoritarisme politique » (1).
Dix ans après, dans un débat entre Marine Tondelier et Enrico Letta publié en avril 2026 par la revue Esprit, celle-ci s’exprime ainsi : « L’Europe paraît en retrait pour une raison simple : longtemps, elle a été pensée comme un espace de règles, un espace de marché, un espace droits, alors que le monde devenait un rapport de force. A partir de le là, elle a construit ses institutions, ses priorités et ses imaginaires politiques autour de ce qui n’était en fait qu’une parenthèse : le commerce plutôt que le conflit, le droit plutôt que le rapport de force, l’interdépendance plutôt que la puissance, sauf que le monde, lui, n’a pas cessé d’être traversé par des logiques de domination, de rivalité de confrontation. (…) Nous pensions que le commerce adoucirait la conflictualité, parce que la mondialisation mettrait tout le monde autour de la table et que l’histoire allait dans notre sens. En réalité, nous découvrons brutalement que la puissance n’a pas disparu, elle a juste changé de forme. Elle est militaire, mais aussi énergétique, industrielle, technologique, monétaire, informationnelle ». Elle souhaite « une bonne réponse européenne qui ne soit ni la neutralité molle ni une pâle copie des empires. L’enjeu est de construire une véritable puissance, qui protège sans brutaliser, qui investit sans prédater et qui se défend sans renoncer à ses principes »(2).
C’est déjà ce que souhaitait le philosophe et sociologue Bruno Latour dans l’ouvrage cité plus haut. Pour lui, l’Europe est une chance d’apprendre à habiter autrement le monde qu’au grédu va et vient entre les opérations des multinationales et des marchés financiers et des pulsions impérialistes. Pour Bruno Latour, l’Europe doit inventer un nouvel horizon politique : « Peter Sloterdijk a dit un jour que l’Europe était le club des nations qui avaient renoncé définitivement à l’empire. Laissons les Brexiteurs, les électeurs de Trump, les Turcs, les Chinois, les Russes s’adonner aux rêves de domination impériale. Nous savons que s’ils souhaitent encore régner sur un territoire au sens de la cartographie, ils n’ont pas plus de chance que nous de dominer cette Terre qui nous domine aujourd’hui au même titre qu’eux. Le défi à relever est donc taillé pour l’Europe,puisque c’est elle qui avait inventé cette étrange histoire de globalisation avant de s’en trouver l’une des victimes. L’Histoire appartient à ceux qui seront capables d’atterrir les premiers sur une terre habitable – à moins que les autres, les rêveurs de la Realpolitik à l’ancienne, l’aient fait disparaître pour de bon » (3).
Au début de son pontificat, le pape François publiait un texte où il analysait « un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité socio-politique qui consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps de processus. Donner priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que posséder des espaces» (4) . Et c’est cette « folie » qui conduit Vladimir Poutine, croyant conquérir l’Ukraine par une promenade militaire de quelques jours, à déclencher le conflit le plus important en Europe depuis la seconde guerre mondiale qui dure depuis 4 ans, et Donald Trump à vouloir s’approprier le Groenland pour que son nom, qui déjà s’étale sur les tours qu’il construit, soit lié à un nouvel espace conquis par les Etats-Unis d’Amérique.
Dans son échange avec Marine Tonnelier, Enrico Letta « reste convaincu de la force de notre discours européen. Je pense que l’on fait du « EU-bashing » excessif : nous avons résisté et continuons de résister à Poutine. Désormais, il faut résister à Trump. En particulier MAGA et « America First », qui portent des idéologies que nous combattons. En effet, l’Europe n’est pas « France first against Germany » ou « Italy against Austria » : çà, c’était le passé. Aujourd’hui nous sommes ensemble ».
En 2004, l’essayiste américain Jeremy Rifkin publiait un ouvrage fondamental intitulé : « Le rêve européen ou comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire » dont la conclusion est la suivante : « Au risque d’en hérisser certains de part et d’autre de l’Atlantique, je suggérerais volontiers que nous partagions certains enseignements. Sans doute devrions-nous, nous, les Américains, être plus disposés à admettre nos responsabilités collectives à l’égard des autres êtres humains et de la Terre sur laquelle nous vivons. Quant à nos amis européens, il ne serait pas inutile qu’ils assument un peu mieux leurs responsabilités personnelles. Les Américains pourraient être plus circonspects et plus tempérés dans leurs perspectives, les Européens pourraient manifester un peu plus d’optimisme et d’espoir. En partageant ainsi le meilleur de nos deux rêves, nous serions certainement mieux armés pour entreprendre ensemble le voyage vers une troisième étape de la conscience humaine.
Nous vivons des temps agités. Une grande partie du monde s’enfonce dans les ténèbres, laissant de nombreux êtres humains sans repères. Le rêve européen offre une lueur d’espoir dans un monde troublé. Il nous invite à accéder à une nouvelle époque de cohésion, de diversité, de qualité de vie, d’accomplissement personnel, de durabilité, de droits universels de l’homme, de droits de la nature et de paix sur terre. On a longtemps dit que le rêve américain méritait que l’on meure pour lui. Le nouveau rêve européen mérite que l’on vive pour lui » (5).
- Heinrich GEISELBERGER :L’Âge de la Régression, ouvrage collectif, éditions Premier Parallèle, 2017, page 17
- Enrico LETTA (ancien premier ministre d’Italie) et Marine TONDELIER (secrétaire nationale des Ecologistes): Quel projet de puissance pour l’Europe ? Revue ESPRIT, avril 2026.
- Bruno LATOUR (1947-2022) : L’Europe refuge in L’Âge de la Régression, op.cit, pages 125-126.
- Pape FRANCOIS (1936-2025) : La joie de l’Evangile. Exhortation apostolique, §222-223, éditions Bayard, 2013.
- Jeremy RIFKIN : Le rêve européen ou comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire, éditions Fayard, 2004, page 492.
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