Laurence Devillairs : Vengeance – Le droit de ne pas pardonner, Stock, 2026
Présentation de l’ouvrage
Laurence Devillairs est philosophe et essayiste. Sa précédente publication, La Splendeur du monde, avait surpris par son originalité et par la vision positive du monde qu’elle y développait.
Avec Vengeance, elle propose un traité tout aussi novateur sur le refus du pardon. Le titre peut induire en erreur, mais le quatrième de couverture rectifie d’emblée : « Je ne pardonne pas. Ce n’est pas une incapacité mais une volonté. »
La thèse centrale : le droit de ne pas pardonner
Devillairs ne parle ni de haine ni de vengeance au sens ordinaire du terme. Elle décrit le refus du pardon comme un acte de réappropriation de soi : la victime demeure souveraine, et aucune culpabilisation socialement imposée ne peut l’atteindre.
L’auteure ne s’efface pas derrière son argumentation : elle évoque une humiliation personnelle et montre comment le pouvoir de dire non fait de l’offenseur le grand perdant. Il ne s’agit pas de confondre haine, vengeance et pardon, mais de considérer le non-pardon comme une décision personnelle et libératrice: « Tu m’as blessée, je ne te vois plus. »
Face aux injonctions morales et sociales
Le texte prend alors pour cible l’entourage et la société, qui tendent à imposer leurs thérapies habituelles : travail sur soi, résilience, réparation, réconciliation. Chaque être humain étant souverain, il peut refuser cette pression morale. Dire non efface l’offenseur, lui retire toute domination et crée une distance protectrice.
L’auteure reste toutefois consciente des limites de cette position. Dans certains cas, la paix sociale ou la nécessité de réparation peuvent primer, comme dans le cadre de l’amnistie. Mais lorsque la victime a déjà éprouvé la liberté que procure le pouvoir de dire non, l’indifférence protectrice qui en découle lui permet de se reconstruire.
Une proposition éthique et politique
Cette question traverse les âges. Sans tomber dans l’anecdote, Devillairs part de l’expérience personnelle pour ouvrir une réflexion générale sur la logique sociale et morale qui fait du pardon une obligation. Elle rapproche ainsi la morale individuelle des normes politiques et symboliques.
Dire non devient alors un acte volontaire, presque un droit. La vengeance réside dans ce refus : elle prive l’adversaire de son pouvoir, rend indifférent aux injonctions morales et sociales — pardon, résilience, réparation — et conduit le lecteur à penser autrement la réparation.
En philosophe, l’auteure veille à distinguer clairement haine, vengeance et refus. Ce dernier est présenté comme un geste libérateur : l’offenseur cesse d’exister, ouvrant un espace protecteur d’indifférence et de reconstruction. Devillairs refuse tout moralisme, mais responsabilise chacun en lui reconnaissant le droit de choisir sa manière d’être au monde.
La dimension politique du geste apparaît lorsqu’elle analyse les abus de pouvoir, les violences institutionnelles et les rapports de domination. Dire « je ne pardonne pas » s’oppose alors au désir d’une société « lissée », où la réconciliation tend parfois à devenir une norme imposée.
Appréciation critique
J’apprécie le développement philosophique et l’absence de simplification psychologique malgré la dimension autobiographique, volontairement discrète. Dans notre société, la vengeance est interdite, punie par l’État et surtout moralement inacceptable ; c’est précisément ce cadre que l’ouvrage interroge.
Évidemment, la frontière entre le désir de vengeance et le passage à l’acte demeure fragile. Si l’on voulait y trouver quelques mots polémiques, l’écriture, à tous points remarquable, les atténue.
Ce que propose Devillairs est un déplacement : au lieu de demander, comme d’habitude, « comment sortir de la vengeance ? », elle demande pourquoi les victimes devraient se faire soigner de leur colère pour devenir moralement acceptables. Aux victimes revient alors l’honneur d’être soi.
Le chemin de la reconstruction et de la liberté retrouvée pourrait sans aucun doute devenir le sujet principal d’un prochain ouvrage.
Monika Wonneberger-Sander, Juillet 2026
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