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2L215: La démocratie à l’épreuve de l’hémicycle par Bernard Ginisty

La démocratie à l’épreuve de l’hémicycle

Chronique de Bernard GINISTY du 15 janvier 2016

Dès le début du XXe siècle, Charles Péguy, avec sa lucidité habituelle, avait distingué, chez les militants politiques, ceux qu’il appelait les classiques soucieux de travail concret et les romantiques préoccupés de représentation. Il constatait que « que les classiques sont bonne pâte, parce que les romantiques sont imposants, parce que les classiques ne demandent qu’à s’en laisser imposer ; tous les romantiques sont gouvernementaux, ministériels, étatistes, quand même ils font profession d’être anti gouvernementaux ». Ces deux types de militantisme traversent tous les partis. Ils cohabitent plus ou moins bien pour tisser la vie politique habituelle. Il y a crise majeure lorsque le discours des romantiques se trouve trop déconnecté des pratiques concrètes. Péguy y voit une rupture grave : Ceux qui aiment le travail sincère et ceux qui aiment les mensonges rituels des cultes romantiques sont peut-être séparés par le plus profond des dissentiments contemporains. (…) Déjà des présages laissent voir que les travailleurs sont las du gouvernement des théâtreux »(1). Le spectacle que donne depuis des mois le Parlement français me paraît trop souvent confisqué par ces « théâtreux » dont il semblerait qu’une des préoccupations importantes serait de savoir si leur propos dans l’hémicycle sera repris au journal télévisé.

Pour nous désintoxiquer de cette forme de mauvaise politique-spectacle, la réflexion d’un des plus grands chorégraphes XXe siècle me paraît particulièrement pertinente. Dans un livre d’entretiens, Maurice Béjart dénonce la représentation de la politique en forme d’hémicycle qui permet de rendre les extrêmes « spectaculaires » et donc bons clients des médias. Or nous dit Béjart, « établir un hémicycle, c’est couper la vie » et il poursuit : « Je me rends compte que la politique est circulaire, exactement comme la terre. Si je vais vers l’est, je me retrouve un jour ou l’autre à l’ouest parce que tout simplement la terre est ronde. Il est normal par exemple que l’extrême gauche qui se proclame comme telle retrouve l’extrême droite à un moment donné et inversement. Vivre la politique dans un hémicycle, c’est accepter de ne travailler qu’avec la moitié de la vérité » (2).

A rebours de cette représentation, la psychanalyste Marie Balmary nous propose une autre « chorégraphie » de la vie démocratique : « La ronde est la première et peut-être aussi la dernière image d’une communauté humaine : la place égale de tous les danseurs autour d’un vide médian qu’ils dessinent ensemble et qui les réunit. Distincts et reliés. Notre désir peut-être le plus profond. Il suffit de respecter ce vide central, que nul ne viendra occuper et se donner la main autour de lui. Loi légère qui peut-être les représente toutes » (3).

Cette vision de la démocratie en dit aussi la fragilité, comme le remarque le philosophe Paul Ricœur : « La démocratie étant le seul régime politique qui soit fondé sur le vide, je veux dire sur nous-mêmes et notre vouloir vivre, mon inquiétude est que la croyance publique ne la porte plus. Or c’est un système qui ne fonctionne que si les gens y croient. (…) Il repose sur la confiance. Et désormais, beaucoup trop de gens croient que la démocratie est solide, qu’elle fonctionne par une sorte d’inertie institutionnelle » (4).

Le 20e siècle aura connu des catastrophes provoquées par tous ceux qui ont voulu occuper ce « vide central ». Faute de l’engagement de chacun dans la vie démocratique, nous ne cesserons de continuer à susciter des « grands timoniers» nationalistes ou idéologues, pour les idolâtrer avant de les démystifier. Aujourd’hui,

Ce vide est occupé principalement par un Président des Etats-Unis d’Amérique qui ignore le droit international et a quitté toutes les institutions internationales. Désormais, il convoque les puissants de ce monde, non plus à l’ONU, mais dans ses golfs privés d’Ecosse ou de Floride. Et, tant sa gestuelle que ses propos relèvent plus de jeux télévisés qu’il a un temps animé que d’une réflexion politique collective.

Au fronton de nos mairies, après les mots égalité et liberté, il y a celui de fraternité. Nous avons pensé qu’il s’agissait d’un vœu pieux. Or, les combats toujours nécessaires pour la liberté et l’égalité, sans une fraternité concrète, deviennent stériles et mortels. J’entends les cris d’orfraie des célébrants des deux pensées uniques du siècle dernier : fraternité ? Mais c’est de la collaboration de classe que vous prônez ! Tandis que les autres, narquois, se gaussent : fraternité ? Mais cher ami allez jouer au patronage et laissez nous les rapports de force de la finance !

La force de la fraternité, c’est celle de l’Evangile et de la République. Elle existe déjà. Si la société française tient debout, c’est que, sans le savoir, elle est en avance sur ses élites. Cette avance, c’est celle des fraternités citoyennes, humanistes, spirituelles. Elles sont en œuvre dans la grande majorité des banlieues qui ne brûlent pas, dans les centaines d’associations qui tissent au quotidien le lien social, avec ces milliers d’inventeurs d’une culture différente, d’une économie solidaire, d’autres modes de vie. Aucun d’entre nous ne peut se dispenser du travail long, quotidien et concret pour donner vie au premier paragraphe de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Si les Etats peuvent légiférer sur la liberté et l’égalité, la fraternité ne se décrète pas. Non seulement elle ne se décrète pas, mais elle trouve ses sources dans la dimension spirituelle de la personne. Pour Charles Péguy, cette fraternité est un préalable: « Par la fraternité, nous sommes tenus d’arracher à la misère nos frères les hommes; c’est un devoir préalable; au contraire, le devoir d’égalité est un devoir beaucoup moins pressant. (…)Pourvu qu’il y ait vraiment une cité, c’est à dire pourvu qu’il n’y ait aucun homme tenu en exil dans la misère économique, tenu dans l’exil économique ! » (5).

Aucune institution, aucun parti politique, aucune religion, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d’entre nous de l’épreuve personnelle des valeurs qui valent la peine de se risquer, de militances qui incarnent de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L’avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l’installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est ce que nous allons commencer ensemble.

(1)Charles PEGUY (1873-1914) : De Jean Coste , Oeuvres en prose complètes, tome 1, La Pléiade, éditions Gallimard 1987, page 1015.

(2) Michel ROBERT : Conversations avec Maurice BEJART (1927-2007) Editions Paroles d’Aube/La Renaissance du Livre, 2000, page 77.

(3) Marie BALMARY : Freud jusqu’à Dieu, Editions Actes Sud, 2010, page 62.

(4) Paul RICOEUR (1913-2005) : L’unique et le singulier Entretiens avec Edmond Blattchen, Alice Editions, Bruxelles, 1999 p. 73.

(5) Charles PEGUY : op.cit. page 1033

A propos Régis Moreira

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