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3L216: Carême, Ramadan, Communauté(s) et Laïcité par le Pacte Civique

Carême, Ramadan, Communauté(s) et Laïcité

Le présent flash info a été rédigé antérieurement aux événements intervenus à partir du 28 février 2026.

Le fait qu’en 2026 le début du carême chrétien coïncide exactement avec celui du ramadan musulman a suscité pour beaucoup une certaine surprise et, en même temps, a invité à une réflexion plus profonde. Ces périodes de chacun des deux calendriers religieux ont sans doute des finalités différentes, mais des composantes dont la similarité est frappante : prière accrue, discipline personnelle, générosité envers autrui, détachement matériel.

Cette coïncidence calendaire paraît fortuite mais en réalité n’est pas, en soi, exceptionnelle. Elle est le résultat de deux calendriers différents : le calendrier liturgique chrétien suit un système solaire, tandis que le calendrier islamique est strictement lunaire. Le ramadan se décale donc d’environ 10–11 jours plus tôt chaque année solaire. Le chevauchement revient donc périodiquement. En réalité, la coïncidence parfaite du début des deux périodes ne se reproduira, d’après de savants calculs, que dans 33 ans, en 2059.

La présente coïncidence est cependant riche d’enseignements qu’il est intéressant de relever et d’analyser.

Occasion de dialogues interreligieux

Au-delà des doctrines et pratiques différentes, les deux cultes reconnaissent des besoins spirituels universels : se recentrer, se maîtriser, se transformer.

La simultanéité du début de ces temps forts offre un terrain de compréhension mutuelle et une occasion de dialogues interreligieux sur le constat que l’autre ne vit pas une pratique « étrange », mais une démarche intérieure comparable. Il est remarquable que les communautés religieuses, sur le terrain, aient échangé sur ces thématiques

Dans presque toutes les civilisations, ne retrouve-t-on pas le souci de périodes rituelles de jeûne et d’abstinence répondant à des structures profondes de la vie humaine : besoin de cycles, de rythmes, scandés d’efforts volontaires donnant du sens ?

Dans les pays où coexistent chrétiens, musulmans, juifs et non-croyants, cette convergence peut inviter à réfléchir à la place du spirituel dans l’espace public. On est légitime, dès lors, à rechercher comment assurer l’expression de pratiques religieuses ou non religieuses différentes tout en maintenant la cohésion sociale et, n’ayons pas peur de le dire, la démocratie elle-même dont le pluralisme est un élément constitutif essentiel[1].

Espace public, espace privé et cohésion sociale.

La coïncidence calendaire que l’on vient d’évoquer s’est produite quasiment au moment où est publié un travail considérable conduit depuis plusieurs années par la Grande Mosquée de Paris, “Musulmans en Occident”, (éd. Albouraq), ouvrage visant à concilier la pratique de l’islam avec les sociétés laïques et à favoriser une meilleure acceptation des musulmans dans les sociétés occidentales. Le résultat est un ouvrage de 900 pages comprenant une charte, un glossaire et le compte-rendu intégral des auditions d’une cinquantaine de personnalités. Parmi elles, on note l’ex-président François Hollande, l’ancien ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, le maire de Meaux, Jean-François Copé, le journaliste Philippe Val, les élus Aymeric Caron (LFI) et Louis Aliot (RN).

Deux commissions ont travaillé sur les points de frottement, « les points de crispation » – pour reprendre l’expression du recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Mohamed Hafiz – entre la pratique de l’islam en France et le corps social. La commission religieuse était composée d’imams de la Grande Mosquée et également issus de l’Université d’Al-Azhar du Caire[2] et de celle d’Ez-Zitouna de Tunis. La commission civile, de son côté, a regroupé près de 80 personnalités aussi différentes que l’historien Benjamin Stora, l’essayiste Jacques Attali, l’universitaire et politiste Gilles Képel, l’ancien vice-président du Conseil d’Etat, Jean-Marc Sauvé, l’avocat Richard Malka, le médecin Sadek Beloucif, l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de football, Raymond Domenech.

La charte elle-même, est publiée en français et en arabe (disponible ici). Les réflexions et recommandations traitent aussi bien l’égalité entre les hommes et les femmes, le mariage et la vie civile, la laïcité et la participation citoyenne, la loi de dieu et celle des hommes. Ainsi, le mariage civil est reconnu comme « préalable » au mariage religieux, avec une affirmation sur le consentement mutuel. Sur les rapports entre les deux sexes, le texte affirme « l’égalité complète entre les femmes et les hommes en matière de droit ».

La partie consacrée à la laïcité est particulièrement intéressante en ce qu’elle déclare qu’il n’y a « aucune incompatibilité entre les prescriptions musulmanes et la loi civile ». La charte encourage « la pleine participation des musulmans à la vie citoyenne, politique et sociale ». Sur la question du voile islamique, la charte affirme que son port « relève d’un choix personnel qui doit être respecté, que la femme choisisse de l’adopter ou non » tout en respectant « les législations nationales qui sont le reflet de la neutralité de l’Etat ».

Le Pacte civique ne peut qu’approuver et se réjouir de ces prises de position sur l’absence de toute incompatibilité entre les valeurs de l’Islam et les valeurs de la République et sur la prévalence de l’expression des secondes en cas d’apparente discordance des textes[3].

L’important glossaire de l’ouvrage, qui précise plus de 200 notions, fonctionne comme un guide qui s’adresse autant aux musulmans qu’aux non-musulmans. On y apprend, parfois avec surprise, que jihad signifie “effort”, que fatwa désigne un « avis juridique ou religieux ». On se réjouit que l’apostat ne doive pas se voir imposer une peine. Ce qui est regardé comme des « spécificités françaises » fait l’objet de traitements particuliers : laïcité, port du voile, règles à l’école, principes régissant les aumôneries, références légales sur les signes religieux, les sorties scolaires et les cantines.

On retiendra, avec le recteur Chems-eddine Hafiz, qu’« il faut qu’on explique l’Islam à la République et qu’on explique aux musulmans la République ».

Le grand rabbin du Raincy (Seine-Saint-Denis), Moche Lewin, a salué un texte d’une « grande portée [qui] exprime avec clarté, courage et sens des responsabilités une vision de l’islam profondément ancrée dans la liberté de conscience, la dignité humaine, l’égalité, le respect des lois de la République et l’ouverture à l’autre ».

Des interrogations subsistent

Pour autant, le Pacte civique, usant de son esprit critique, souhaite relever quelques interrogations à propos de ce gros travail qui n’invalident en rien les avancées que le texte apporte.

On notera tout d’abord que la commission religieuse était composée d’imans d’obédience sunnite plutôt conservatrice et ne comptait pas de théologiens musulmans libéraux. Pour certains observateurs avertis, les prises de positions de la charte s’appuient sur des versets sélectifs du Coran, notamment sur l’égalité des sexes, qui risquent de se heurter à une sélection d’autres versets favorables à une lecture « fondamentaliste » et coercitive de l’Islam. Alors que l’ouvrage affirme que la laïcité peut être une chance pour les musulmans puisque leur liberté de culte est assurée, d’autres voix se font entendre pour s’opposer à cette vision conciliatrice et intégratrice qui risque de relativiser la normativité religieuse. Il y a là encore des ambigüités qui sont un frein à la confiance.

Justement, il reste à déterminer quelle sera la portée effective d’un tel document. La Grande Mosquée n’a pas – en dehors de son réseau d’une centaine d’édifices qui lui sont liés – d’autorité morale particulière sur le reste des lieux de culte en France ou sur les musulmans dans leur ensemble.

L’événement – qui marque une ouverture nette sur la société française – n’est certainement pas à négliger. C’est la responsabilité des autorités politiques de s’emparer également de ce moment. Encore faut-il qu’au lieu de chercher à avoir une gestion purement politique du culte musulmans, notamment dans le cadre des relations diplomatique fluctuantes avec plusieurs pays étrangers, ces autorités opèrent un travail collectif national pour accompagner la construction d’un Islam de France. Loin de toute naïveté, nous savons que, depuis les années 2010, le contexte sécuritaire après les événements douloureux que nous avons connus, ne facilite pas un discours parfaitement clair sur la laïcité.

Le Pacte civique préconise donc que l’opportunité historique qui se présente en ce moment particulier de réflexion inter-convictionnelle, soit l’occasion d’une large exposition et discussion de ce texte dans les mosquées, au sein de l’« oumma » – communauté des musulmans – mais aussi, dans les communautés de croyants et de non croyants, « oumma » comprise, plus largement, comme la « communauté humaine ». Il nous apparaît nécessaire, plus que jamais, de renforcer ce qui nous unit en tant que société et nation pluriculturelles et rechercher ce qui constitue notre commune humanité.

[1] Voir sur ce point Laïcité et Spiritualité, vers un nouvel équilibre » par Sébastien Doutreligne et Marcel Lepetit, Collection Démocratie & Spiritualité, éditions de l’Atelier, 173 p. 15 €

[2] Rappelons que le Grand Imam d’Al Azhar et Pape François ont signé le 4 février 2019 le « document sur la Fraternité Humaine », dont les recommandations ont connu un large écho.

[3] Voir à ce sujet lelivre publié en 2022 par le Pacte civique : Laïcité, islam, islamisme, séparatismes – Évaluation de la qualité démocratique de la loi confortant le respect des principes de la République.129 p. Jacques André éditeur, 13 €.

 

A propos Régis Moreira

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