Combat spirituel et combat politique
Chronique de Bernard Ginisty du 9 mars 2026
Le temps de Carême nous invite au « combat spirituel ». La tentation permanente des religions est de transformer ce combat qui traverse chaque être humain, en lutte des « bons » contre « les méchants » ou entre « la vérité » et « l’erreur ».
Dans son ouvrage, d’une brûlante actualité, intitulé « Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme » (1), le grand théologien jésuite Joseph Moingt témoignait, à plus de 95 ans, de l’actualité et de la vitalité de ce combat. Dans l’Évangile, l’adversaire est désigné par l’expression « le monde » qu’il définit ainsi : « c’est la tendance de l’univers à se replier sur lui-même. Le monde, c’est la force d’inertie, la répétition du même, le chacun pour soi, le plus possible de biens et de jouissances pour moi aujourd’hui et tant pis pour les autres et tous ceux qui viendront après nous. C’est ce qui détourne mon regard du pauvre qui est là » (2). La voie pour cette libération du « monde » passe par la prière dont le sens, écrit-il, « n’est pas de demander à Dieu d’intervenir pour faire ce que je ne peux pas faire. La prière, c’est le silence qui nous permet de nous imprégner de la gratuité de Dieu. (…) La gratuité qui nous détache de nos a priori, de nos intérêts, de nos idées toutes faites et qui ouvre notre regard (…) Oui la prière peut nous donner un regard prophétique pour voir de qui est en train de naître » (3) Cette prière tend à « nous délivrer du mal » que Joseph Moingt caractérise ainsi : « le mal est l’égoïsme qui provoque le repli de l’individu sur son moi superficiel et qui l’empêche et le détourne d’accomplir son humanité profonde dans l’ouverture aux autres » (4)
Dès lors, si le temps du Carême invite à la « conversion », c’est d’abord à la nôtre : « Si on veut « rechristianiser » la société, et si on ne veut pas se payer de mots, il faudrait commencer par évangéliser bien des baptisés : l’initiation à l’Evangile prendra le pas sur le rite dans le parcours sacramentel » (5)
L’Évangile ne cesse de nous dire que la vie spirituelle ne se réduit pas à la tranquille possession de certitudes enseignées par des clercs ou à l’appartenance à des institutions qui définiraient les frontières entre les élus et les autres. Elle s’incarne dans l’amour inconditionnel et universel. Joseph Moingt conclut son ouvrage par ces mots « Du jour où ma foi ne serait plus, mettons, que le désir d’une vie après la mort, alors là je la laisserais sans doute s’effondrer… Je n’ai pas envie de me faire un petit coin de paradis pour moi tout seul, ou avec quelques-uns, quelques gens du passé dont les trois-quarts de l’humanité seraient exclus » (6).
Sur ces rapports entre foi religieuse et action politique, Jacques Delors me paraît avoir été particulièrement lucide. Dans un entretien au mensuel Panorama (7), celui qui fut pendant dix ans Président de la Commission européenne, dit son agacement de voir les journalistes lui accoler « le titre de catholique ». « Je demeure allergique à toute affirmation publique de mes convictions religieuses et à tout lien avec ce que je pense et ce que je fais dans le domaine politique ».Il ajoute : « en ce qui concerne le domaine de la politique, on ne peut prétendre, au nom du Christ, distinguer ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Ou pire encore, les bons et les mauvais ». Le Mouvement Vie Nouvelle à qui, dit-il, il «doit beaucoup, sinon tout », lui a appris que l’unité se fait au niveau de chaque personne et non dans l’instrumentalisation réciproque du religieux et du politique.
Cette foi chrétienne, qui l’empêche de souscrire aux croisades meurtrières des néo-conservateurs américains, lui a également évité de tomber dans les impasses d’une certaine gauche qui ne voit le mal que dans les structures.« Aux yeux de certains, dit-il, le monde ouvrier était porteur de l’avenir de l’homme, d’une société débarrassée de toute aliénation. Si je n’avais pas été catholique, peut-être aurais-je été tenté par cette conception, qui était presque une religion. Mais, pour moi, Dieu laisse à l’homme sa liberté. J’avais en tête cette pensée d’Emmanuel Mounier : « L’homme renouvelle perpétuellement la figure de ses aliénations ». Donc, je n’ai jamais cru que l’homme n’était conditionné que par des structures économiques et sociales, et qu’il suffirait de les changer pour voir naître un homme nouveau. Et je suis un des rares, à gauche, à ne pas y avoir cru ».
Jacques Delors définit ainsi la pratique de l’art politique comme résistance à deux tentations totalitaires. L’une prétend justifier l’action politique et militaire au nom de la Bible, du Coran ou de tout autre texte sacré qui, paraît-il, inspirerait les hommes de pouvoir. C’est la dérive de tous les fondamentalismes meurtriers qui font, hélas, notre actualité. L’autre ne voit la source de l’aliénation que dans des systèmes économiques extérieurs à l’homme qu’il suffirait de changer. Elle a conduit à l’échec des systèmes communistes. Ces deux tentations, en apparence opposée, ont en commun un simplisme incapable de voir que le bien et le mal traversent chacun d’entre nous. Les hommes de pouvoir s’identifient alors au bien et projettent le mal sur des boucs émissaires qu’il faut éliminer. Ils peuvent alors se lancer, sans trop d’état d’âme, dans des violences baptisées guerre sainte ou lutte contre l’empire du mal. Contre ce simplisme, Jacques Delors nous invite à travailler pour l’avènement d’une société démocratique plurielle et à rester lucide sur nos capacités « à renouveler sans cesse la figure de nos aliénations ».
- Joseph Moingt (1915-2020) : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme. Editions Temps Présent, 2010. Ancien professeur de théologie à l’Institut Catholique de Paris, ce jésuite a dirigé pendant plus de trente ans la revue Recherches de Science Religieuse.
- Id. page 230
- Id. pages 232-233
- Id. page 216
- Id. page 190
- Id. page p.243
- Jacques Delors(1925-2023) : Entretien dans le mensuel Panorama, octobre 2004.
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