Le temps des recompositions?
Cette année, carême et ramadan coïncident au point d’aiguiser les inquiétudes sur une possible concurrence. Pour Valérie Aubourg*, professeure d’anthropologie religieuse, le retour ostentatoire des pratiques religieuses alimentaires témoigne peut-être moins d’un attrait pour le passé que d’un jeu d’emprunts et d’hybridations entre traditions.
Carême, ramadan… on a l’impression que les pratiques qui y sont liées sont en plein essor. Est-ce juste sociologiquement ou s’agit-il d’une illusion d’optique ?
D’un point de vue statistique, cela reste difficile à prouver. Mais il semble bien y avoir une augmentation de la participation à la messe du Mercredi des Cendres. Ces deux dernières années, cela était d’autant plus perceptible qu’il y avait une concordance avec le début du ramadan. Un prêtre marseillais a été surpris de voir dix grands gaillards qu’il ne connaissait pas se présenter ensemble dans son église. Intrigué, il les a interrogés à la sortie de l’office: c’étaient des footballeurs de l’OM, venus pour faire comme leurs camarades musulmans.
Cela met évidemment en joie les paroisses, la presse et les évêques, mais le phénomène reste difficile à apprécier. Un peu comme pour les demandes de baptême d’adultes: 10000 en 2025, contre 3000 en 1991. C’est certes plus de trois fois plus, mais le chiffre global des baptêmes a chuté de 60% par rapport à 1991 – aujourd’hui moins d’un enfant sur trois est baptisé…
Qu’est-ce qui pousse les catholiques à faire du carême leur ramadan ?
C’est une évolution sociologique du catholicisme français. Désormais en situation de minorité, il n’a plus le souci des années d’après-Concile, où la foi devait s’exprimer de manière contenue, dans la sphère privée, en mettant à l’écart ses expressions de religion populaire. Aujourd’hui, le catholicisme évolue dans une société plurielle avec un islam plus visible. L’idée d’un carême plus prescriptif relève autant d’un phénomène de mimétisme que de concurrence. Mes étudiants me le disent: «On ne veut pas paraître moins courageux que les musulmans. » La culture religieuse contemporaine repose sur un imaginaire où l’islam est devenu un repère.
Mais je tempère…
D’abord, cela ne concerne pas que les catholiques ! Sur le blog d’une jeune baptisée dans l’orthodoxie, j’ai lu: «Avant d’être baptisée, j’ai dû faire un jeûne complet», puis: « C’est comme le ramadan, mais en plus strict » ! Ensuite, la concurrence n’efface pas l’idée de rapprochement. En ce début de carême, dans des groupes de prière très différents (communauté Saint-Martin, évangéliques, charismatiques), je vois des appels à respecter le ramadan. Sur les réseaux sociaux circulent des prières pour les musulmans avec des textes de Christian de Chergé.
Existe-t-il des transferts de prescriptions ou de radicalités entre groupes religieux ?
Lorsque je fais des conférences, je rappelle que j’ai vécu et travaillé comme anthropologue à l’île de La Réunion. En raison de l’histoire et des migrations y ont été mises en contact les religions malgache, hindoue et catholique, portées par des communautés éloignées de leur pays d’origine. C’est un bon observatoire pour comprendre ce qui se passe dans l’Hexagone et dépasser la seule question catholiques/musulmans. Les systèmes religieux, lorsqu’ils cohabitent, se recouvrent, se copient et se distinguent à la fois, dans une logique de concurrence ou de rapprochement.
Dans l’Hexagone, il y a des hybridations, surtout chez des jeunes convertis sans culture préalable. Ce n’est pas un retour du carême comme au temps de nos grands-mères: c’est recomposé, retravaillé. La mantille pour aller à la messe réapparaît, parfois combinée à d’autres normes. On est dans ce que les ethnologues désignent comme du «bricolage» religieux.
Observe-t-on des différences entre catholiques et évangéliques ?
Les réformés ont historiquement mis fin au jeûne, qu’ils voyaient comme une dérive catholique. Ils y reviennent aujourd’hui au nom d’une sensibilité environnementale, d’un appel à la modération et à la sauvegarde de la création dans un monde hédoniste. Chez les évangéliques, le jeûne est courant. Les Églises s’appuient sur les figures de Paul, Moïse, Élie, surtout Daniel. Le «jeûne de Daniel» consiste à ne manger que des fruits, légumes et graines. Il peut être vécu comme un combat spirituel. D’autres formes existent: jeûne absolu, parfois sans boire. Sur les réseaux sociaux, un pasteur évoquait « sept sortes » de jeûne dans la Bible. Les évangéliques reprennent donc l’idée du jeûne catholique mais dans un cadre marqué par l’efficacité spirituelle. Autre différence: ils ne font pas toujours le carême selon un calendrier liturgique fixe; les Églises choisissent localement et c’est parfois en été ou à l’automne.
Propos recueillis par Anthony FAVIER.
* Co-autrice de Dieu Merci. Expressions catholiques africaines et créoles (avec Benjamin Vanderlick, Libel, Lyon, 2021) et autrice de Réveil catholique. Emprunts évangéliques au sein du catholicisme (Labor et Fides, Genève, 2020).
TC N° 4142 DU 5 MARS 2026
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