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3L219: « Donner au siècle la valeur qui lui manque », celle d’habitabilité de la Terre par Éliane Fremann

Deux ouvrages de Baptiste Morizot

Le philosophe Baptiste Morizot, 43 ans, dont les recherches (influencées notamment par Bruno Latour et Philippe Descola) interrogent la place des humains dans le vivant et sont nourries par une pratique de terrain, parle de « donner au siècle la valeur qui lui manque », celle d’habitabilité de la Terre. Selon lui, le droit devrait la protéger en la nommant, au même titre que la liberté, l’égalité ou la dignité. Son livre est co-écrit (1) avec Laurent Neyret, un juriste, professeur de droit spécialisé en droit de l’environnement : « Nous voulions prendre de l’altitude…Penser à l’échelle du siècle. Pour sortir du présentisme. »

Voici la postface de leur livre :

Le monde se défait. Le règne de la force veut balayer les traités, les droits, les principes. Face à cette vague, le droit ressemble à une digue qui ne retient pas la crue. Et pourtant. Sous les torrents de régression, une rivière souterraine coule – lente, puissante, patiente. Elle sourd de l’injustice ressentie par les citoyens, les juges, les experts devant ce que le droit ne sait pas encore nommer : les atteintes aux conditions de la vie sur Terre. Nommer, c’est armer le futur contre ses propres tentations. Ce livre part d’une énigme simple, presque embarrassante : pourquoi le droit de l’environnement, immense et sophistiqué, plafonne-t-il au moment même où les enjeux deviennent existentiels ? La réponse est un vertige. Ce n’est pas un manque de règles. C’est un trou dans la fondation. Il manque une valeur cardinale. À Nuremberg, face à des crimes qui dépassaient l’entendement, le droit s’est haussé à la hauteur de l’époque. Nous sommes appelés au même geste. Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation était légale. Aujourd’hui, la destruction du monde vivant qui rend la Terre habitable s’accomplit sous des permis d’exploitation. Le droit protège ce qu’il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité. Il n’a jamais nommé leur condition première – l’habitabilité. Le XXe siècle a consacré la dignité. Le XXIe siècle doit consacrer l’habitabilité. Ce livre est une offre de droit pour le siècle.

Au terme d’une enquête de dix ans, les auteurs de cette petite brochure de 62 pages ont compris que ce qui manquait au droit de l’environnement, c’était la valeur fondatrice de l’habitabilité de la Terre qu’il devrait protéger. Car le droit de l’environnement est conçu aujourd’hui comme la protection de stocks, de ressources, pas d’une valeur du vivant. La reconnaissance de l’habitabilité ne supprimerait pas les tensions (entre liberté économique et protection de l’environnement par exemple) mais elles deviendraient un conflit entre deux valeurs cardinales. Comme on le lit dans la postface, les auteurs évoquent les précédents historiques et l’exemple de l’invention de la notion de crimes contre l’humanité au sortir de la Seconde guerre mondiale et le principe de la dignité humaine qui résiste comme boussole collective malgré les génocides. Baptiste Morizot n’emploie pas le mot spirituel mais il utilise celui d’humanisme en proposant pour le XXIè siècle un humanisme relationnel, un humanisme des interdépendances entre les différentes formes de vie, les habitants de la Terre, humains et non humains (chaque vivant dépend de ce que font les autres). L’habitabilité de la Terre « c’est un certain type de rapport au monde vivant, aux générations futures, une qualité du lien aux formes de vie qui produisent les conditions de notre existence. C’est une obligation collective. » disent les auteurs.

Dans un ouvrage précédent publié en 2019, face à la crise écologique systémique, Baptiste Morizot évoquait une crise de nos relations au vivant et une crise de la sensibilité : notre imaginaire des formes de vie s’est réduit sous l’effet de l’évolution de l’économie, du productivisme, de la marchandisation, nous disait-il. Aujourd’hui nous vivons un rétrécissement du vivant, une fermeture des possibles, des possibilités de répondre de manière créative aux épreuves.

Pour changer le politique, il faut selon lui transformer le champ de l’attention à ce qui importe, à ces autres vivants (animaux, végétaux, bactéries etc.) qui peuplent avec nous la Terre et qui ont « d’autres manières d’être vivants ». Ceux qui habitent le monde et le font (les pollinisateurs par exemple qui font le printemps- abeilles, bourdons, oiseaux)  pour ébaucher une politique des interdépendances, de la rencontre et réactiver nos forces de vie anesthésiées par le capitalisme qui pille, détruit les habitats.

Présenté comme une série de nouvelles philosophiques, ce livre parfois difficile à lire mais captivant développe une pensée née d’un rapport quotidien, d’une attention au vivant, et relate des expériences menées par l’auteur sur le terrain dont celle, magnifique, de dialogue avec un loup par une nuit enneigée dans le Vercors. Un livre qui élargit l’horizon, qui élève.

 

1/ Liberté, dignité, habitabilité : Donner au siècle la valeur qui lui manque, Baptiste Morizot, Laurent Neyret, Gallimard, 2026

A propos Régis Moreira

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