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Le 11 janvier 2015 : et après ?

D’abord, nous avons exprimé l’horreur que cette folie meurtrière nous a inspirée. Assassiner de sang froid des femmes et hommes désarmés, journalistes parce que caricaturistes et clients d’une supérette parce que Juifs, achever un homme à terre.

Et nous avons aussi éprouvé de la honte : qu’est-ce que notre génération a fait, ou pas fait, pour se retrouver avec cette menace terroriste en France et dans le monde, pour que des membres de la communauté Juive soient traversés par le désir de renoncer à leur identité française ?

La violence s’était déjà manifestée le 11 septembre 2001 à New York, à Londres en 2005, à Toulouse avec Merah en 2012, mais aussi avec Action Directe dans les années 1980 et dans d’autres pays avec des mouvements dits révolutionnaires…Mais, cette fois-ci, il y a eu un immense sursaut. Des manifestations spontanées se sont organisées dès le 7 janvier, des torrents de mails et de tweets ont été échangé, puis, le 11 janvier 2015, une large mobilisation a répondu au besoin de se retrouver après le choc et d’exprimer notre union républicaine. Parmi nous, des 100% « Charlie », d’autres plus réservés par rapport à ce mot d’ordre, mais tous ensemble pour dire « plus jamais ça! ». Jamais une réaction populaire n’a été aussi importante depuis la Libération.

Nous nous sommes interrogés.

Comment des hommes nés et éduqués en France, soutenus par les services sociaux, passés par la case prison censée mettre les personnes sur le droit chemin, ont-ils pu se mettre en totale rupture avec des valeurs fondamentales comme le respect de la vie, de la liberté d’expression, de la religion de l’autre ? Et comment répondre à cette question d’un Rabbin nous demandant : « que faites vous pour que nous puissions vivre et élever nos enfants dans un sentiment de pleine sécurité ? »?

Plus généralement, pour chacun de nous, comment mettre en œuvre une implication partagée dans la construction du bien commun, sans tomber dans les amalgames et sans désigner des boucs émissaires ?

Les religions sont interrogées, l’islam en particulier est interpellé sur son influence sur « les jeunes de banlieue ». La laïcité semble inopérante, la fraternité apparaît un slogan simpliste et désincarné. Certains groupes de paroles ouverts à tous se délitent peu à peu avec, en parallèle, une radicalisation galopante. La crèche Baby-loup, finalement fermée, en est un désolant exemple.

Malgré des efforts certains, l’échec des politiques de la ville et de l’école publique dans les banlieues « défavorisées » est patent.

Les pouvoirs publics, en démissionnant dans certaines zones dites « sensibles »*, favorisent un repli sur soi communautaire. De plus, la ghettoïsation de ces quartiers fait disparaître la mixité sociale dans les écoles.

Les travailleurs sociaux sont souvent mis en échec faute d’une coopération sur le terrain entre les acteurs (mairie, services sociaux, écoles, médiateur culturel…) et suite à la diminution des moyens d’accompagnement.

Face à ces populations paupérisées, venues souvent des anciennes colonies, la France oublie ou ne prend pas suffisamment en considération son passé colonial, la guerre d’Algérie, la participation du régime de Vichy à la Shoah…La France a su recevoir sur son sol des immigrés, mais n’a pas su ou pu maintenir partout un vivre ensemble de qualité.

Le dialogue interreligieux gagne à être basé sur des échanges en profondeur, par exemple à partir de l’étude des textes, et pas seulement, comme c’est trop souvent le cas, sur des partages festifs qui ne sont qu’une amorce à plus de compréhension mutuelle.

Nous avons cherché à comprendre et à discerner.

Les événements récents à Paris sont pour une part des répliques de ceux de mai 1968 inversés : en effet, en 1968, une liberté sans contrainte était une liberté revendiquée (« il est interdit d’interdire », «faites l’amour pas la guerre») et les policiers et CRS étaient honnis (CRS SS!) alors que, le 11 janvier, ils étaient applaudis. Le relativisme généralisé issu de 1968 a conduit à une perte de valeurs spirituelles et de symboles, ce qui a développé chez certains des sentiments d’exclusion et favorisé alors des replis communautaristes..

Trop de nos jeunes radicaux ont souvent eu un parcours erratique: famille monoparentale, passage par les services sociaux, échec scolaire dès le plus jeune âge… Ils n’ont pas eu ou pu à se confronter à une image paternelle. L’islamisme radical qui revendique une Loi forte, facile à comprendre, et une disponibilité à la guerre sainte symbolisée par l’image d’un soldat puissant et dominant donne à ces jeunes une opportunité d’identification. La version intégriste de la religion musulmane devient une référence montante dans ces quartiers, avec le risque de rejet de toute autre approche culturelle, spirituelle et religieuse. Tout ceci conduit à de l’exclusion qui ne peut déclencher que résignation, repli identitaire ou violence aveugle**..

A elle seule, l’école ne peut permettre le partage de nos valeurs (démocratiques et universelles).

Quelles suites après les chocs de janvier ?

Un esprit du 11 janvier doit contribuer à créer une « identité républicaine partagée », même s’il faut prendre en compte des cultures et des hiérarchies de valeurs différentes, et donc considérer le fait communautaire comme une ressource à partager. C’est dans la recherche de promouvoir l’esprit du 11 janvier qu’il a été proposé de :

– poursuivre le travail sur le « Paysage religieux » et la laïcité en élaborant des propositions concrètes (en s’appuyant sur l’Observatoire citoyen de la qualité démocratique, les ateliers du vivre en semble et de la fraternité de l’ODAS, les journées citoyennes du 11, etc .).

– reprendre le travail sur « Démocratie, valeur spirituelle? ». Analyser le sens et les interactions des Religions avec la société, le politique, l’écologie, et aussi les rapports entre Vérité/Violence/Sacré.

– faire le bilan d’expériences constructives dans le vivre et le faire ensemble, cartographier les réalisations, identifier des «bonnes pratiques » à l’école, dans les mouvements de jeunes, dans les cités et municipalités, dans les associations caritatives et religieuses., etc. Et les faire connaître. Participer au dialogue interculturel, promouvoir une culture religieuse pour construire une bonne laïcité. Sortir de l’entre-soi pour concilier altérité et totalité, spiritualité et fraternité.

– pratiquer l’écoute et le dialogue: création d’un Groupe de Parole D&S (voir proposition Marie-José Jauze et Martine Huillard dans les nouvelles de l’association), et ainsi partager nos engagements, apprendre l’écoute de ce que l’autre a voulu dire et non de ce que l’on a voulu entendre.

– organiser des formations pour donner aux participants des repères et des méthodes de Démocratie et Spiritualité, pratiquer l’éthique du débat (par exemple organiser une construction des désaccords féconds sur la laïcité).

Ces différentes propositions seront débattues lors de  notre AG du 7 mars 2015 qui se tiendra de  10H à 13H à l’ODAS 250 Bis BD Saint Germain 75007 Paris.

Autres points abordés le 3 février.

  • Les caricatures n’ont pas le même poids symbolique pour les musulmans et les non musulmans. Selon Tzvetan Todorov, « une liberté sans bornes ne saurait être légitime » (La Croix du 14 janvier). Tous les hommes ne sont pas égaux devant l’humour. La liberté d’expression a des limites, celles du respect de l’autre. Le nouvel exemplaire de Charlie Hebdo après le 11 janvier a déclenché des émeutes avec morts et destructions d’églises. « Il aurait été préférable de maintenir le texte sans l’image» nous dit Jean Baptiste.
  • Les attentats sont ciblés, et non « aveugles » comme l’étaient ceux des métros parisiens et anglais et du 11 septembre 2001.
  • Dans notre relation avec l’écologie, comment trouver le juste équilibre entre prendre soin de la planète et prendre en compte les personnes dans la diversité de leurs situations ?

* Il existe de nombreux rapports que les politiques ont refusé de prendre en compte, notamment le très intéressant rapport Obin de l’Inspection générale de l’Éducation nationale de 2004 sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, rapport qui a été délibérément enterré à sa remise. Il est maintenat accessible sur internet.
** Les causes des violences dues à l’exploitation sont plus facilement objectivées et donc mobilisables.

A propos Paul Philippe CORD

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