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1L218: « La vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager » par Bernard Ginisty

« La vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager »

Chronique de Bernard GINISTY du 13 juin 2016

Toute société ne peut fonctionner que si ses différents protagonistes sont d’accord sur des repères communs. Les débats, les oppositions, les combats idéologiques et, jusqu’à un passé récent les guerres , se référaient, au moins en principe, à des règles communes. Se mettre d’accord sur des règles, des repères, c’est refuser de porter la question de l’absolu dans le domaine des relations entre les hommes. La démocratie a été possible le jour où l’opposant n’a plus été considéré comme le mal absolu qu’il faut éliminer, mais comme porteur d’un point de vue minoritaire sur la réalité sociale, qui a des droits, et qui peut très bien, par des mécanismes d’alternance, devenir demain majorité. C’est le sens de la séparation des Églises, des Religions et des Etats. Cela ne signifie pas que la sphère politique devrait devenir anti-religieuse, mais qu’elle se reconnaît comme un espace relatif devant permettre la coexistence des citoyens dans leur différence. Elle laisse à d’autres instances les rapports intimes de chaque conscience avec ce qui donne sens à la vie et à la mort.

La mise en cause par des chefs d’Etats les plus puissants du monde du droit international et de ses institutions va de pair avec l’utilisation de plus en plus perverse des religions dans l’espace politique. Les processus d’exclusion croissant dans les sociétés modernes font que de plus en plus de citoyens perdent pied dans un espace où ils étaient censés développer leur compétence, leur insertion sociale. Mais, parallèlement, il y a une autre crise qui traverse les religions. Faute de travail théologique, exégétique, spirituel, elles ont laissé se développer en leur sein des fondamentalismes retrouvant le rapport idolâtre entre le sol et les dieux qui justifie toutes les violences. Nous n’assistons pas au retour du religieux qu’aurait annoncé Malraux, mais à celui de l’idolâtrie. C’est-à-dire à la transformation en absolu d’une religion, d’un pays, d’une vision du monde, d’intérêts privés. Il ne faudrait pas croire que l’Islam ait le monopole de ce néo fanatisme qui envahit l’espace politique. On retrouve des phénomènes similaires dans les courants fondamentalistes juifs, dans des mouvements extrémistes hindous. Dans le monde chrétien certains représentants de courants évangéliques américains voient les Etats Unis d’Amérique comme le nouveau peuple élu tandis que la hiérarchie orthodoxe russe soutient sans réserve l’agression contre l’Ukraine.

Dans l’Evangile, la conversion n’évoque pas d’abord l’adhésion à une institution, mais ce que le Christ appelle la seconde naissance, c’est-à-dire une expérience très personnelle de la grâce. L’universalité évangélique ne réside pas dans un pouvoir, un savoir ou une institution, mais dans l’accueil d’un don inconditionnel comme raison d’être du monde. En ce sens, les Chrétiens témoignent d’une grâce qui dépasse leurs institutions.

L’universalité de la grâce invite chacun à recevoir et à assumer ce qu’il a d’unique avant de rêver à des conquêtes institutionnelles. Nous sommes tous fondamentalement « minoritaires ». L’humanité se construira par des relations entre des hommes s’assumant uniques et différents et en cela « créés à l’image de Dieu » et « fils d’un même Père », et non par la fusion dans des institutions ou l’émotion de grandes manifestations. L’expérience de la Pentecôte est celle d’une universalité que chacun peut entendre « dans sa langue maternelle » (1) qui conduit à une fraternité, seule voie non totalitaire vers la totalité de l’humain. Cette démarche spirituelle est fondatrice d’un espace politique fait de tolérance. Seuls peuvent construire un monde fraternel ceux qui savent qu’ils ne possèdent pas l’absolu mais qu’ils sont toujours dans sa recherche.

Dans sa lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle intitulée « Magnifique humanité », le Pape Léon XIV s’exprime ainsi : « J’ai réaffirmé que l’Eglise ne veut pas lever l’étendard de la vérité, car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le Pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace » : il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Evangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures » (2).

  1. Actes des Apôtres, 2, 6-7 : « La foule se rassembla et fut en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue. Déconcertés, émerveillés, ils disaient : Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ».
  2. Léon XIV :Encyclique Magnifica humanitas, paragraphe 25.

A propos Régis Moreira

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