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12L217: Dragons et licornes par Monika Wonneberger-Sander

Dragons et licornes

 

Hasard ou signe des temps ? Deux musées de la capitale – le Musée du Quai Branly Jacques Chirac (dont l’exposition est désormais terminée) et le Musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge (où elle se poursuit) – ont choisi presque simultanément de croiser leurs regards sur deux figures mythiques : les dragons pour l’un, la licorne pour l’autre.

Pourquoi en ce moment ?

Notre époque est inquiète, traversée de violences, saturée d’incertitudes.  Et dans ce monde sous tension, une question s’impose : avons-nous encore le droit de rêver ? Ou plutôt, faut-il s’accrocher à ses rêves ? Une jeune gardienne du musée de Cluny me l’a dit simplement : » Oui, il faut rêver ».

Elle a raison, rêver n’est pas fuir. Rêver, aujourd’hui, est un acte de résistance, c’est refuser que la guerre devienne normale. C’est refuser que l’argent et le pouvoir ensemble dictent l’ordre du monde. C’est affirmer qu’une utopie n’est pas une naïveté mais une nécessité, non pour se bercer d’illusions, mais pour regarder le réel avec lucidité et oser le transformer.

Rêvons…

Dragons et licornes ne sont pas de simples créatures de contes. Ils viennent de loin, de très loin, du fond de l’histoire, d’une époque où le visible et l’invisible dialoguaient.

Les dragons, nés en Orient, trouvent naturellement leur place au musée du quai Branly. Ils incarnent la sagesse, la force, l’harmonie avec les éléments. En Occident, ils sont devenus menace, ennemi à abattre – rappelez-vous les images de « Saint Michel terrassant le dragon ».

La licorne, dans l’Europe médiévale, s’élève vers le divin. Elle incarne la pureté, l’élan vers un ailleurs, loin de la violence du monde.

Ces figures ne sont pas anodines, elles peuvent être des médiateurs, des passerelles entre ce que nous voyons et ce que nous cherchons. Le dragon comme force cosmique –  eau, feu, air. La licorne comme aspiration à l’élévation. Entre les deux, une même intuition : l’être humain ne se suffit pas à lui-même.

C’est précisément cela qui les rend actuels.

Notre époque a cru pouvoir se passer de toute transcendance, de toute profondeur, elle a réduit le monde à ce qui se mesure, se consomme, se contrôle. Cette réduction ne tient plus, nous assistons actuellement au retour du spirituel, du symbolique, du désir d’intériorité – sous la forme  d’une religion, d’une philosophie, du développement personnel … le domaine est vaste. C’est l’expression d’une chose toute simple : la recherche de sens. J’ose dire que regarder le monde à travers ces figures mythiques n’est pas régresser mais ouvrir le champ des possibles dans notre environnement mouvant.

C’est dans cet esprit que résonne, avec une force particulière aujourd’hui, cet extrait de la charte de Démocratie & Spiritualité :

« Cependant, pour que le spirituel puisse jouer ce rôle, il faut qu’il soit lui-même profondément ancré dans la démocratie et qu’il en accepte, définitivement et sans esprit de retour, les règles fondamentales : tolérance, respect de l’autre, laïcité, refus d’imposer la vérité par la force ou l’argument d’autorité, ce qui est loin d’être toujours le cas. Pour être admis et efficace, le spirituel doit être ouvert et défini de façon large : ce qui fait appel à l’intériorité de l’homme, lui fait refuser l’inhumain, l’invite à s’accomplir dans une recherche de transcendance et à donner du sens à son action, le met à l’écoute des autres et le porte à donner, échanger, recevoir. Cela implique que la diversité des itinéraires soit acceptée dans le domaine spirituel comme le pluralisme l’est dans l’ordre politique. Cela n’est pas contradictoire avec l’enracinement dans une tradition, dès lors que chacun admet que lui-même n’atteint pas totalement la vérité dont elle est porteuse et que la dialogue est source d’enrichissement mutuel. « 

Agissons…

Ces mots ne sont pas un programme abstrait. Ils sont une exigence. Car il ne suffit pas de constater, il faut agir. Je ne suis pas un croyant vertical, pour reprendre une expression d’Éric Orsenna. Je ne m’appuie pas sur des certitudes transcendantes toutes faites. Mais je crois à la fraternité comme force concrète, au travail et à la pensée partagée, à la modestie au quotidien, à la beauté – celle qui surgit d’une exposition de peinture,  d’un concert quand la musique répare et, surtout, je crois à la créativité comme capacité de recommencer.

Ma spiritualité est là : dans le refus du découragement, dans la responsabilité assumée là où je vis, avec ce que je suis. Elle est fragile, imparfaite – mais elle est active. Car j’ai la chance de vivre dans un pays démocratique et cette chance oblige.

Courage fuyons ?

Certains parlent aujourd’hui d’une nouvelle « ère axiale », reprenant la notion du philosophe Karl Jaspers, qui désignait cette période (du VIIIe au IIIe siècle aC), où, simultanément, en différents points du monde, de nouvelles visions de l’homme et du sens ont émergé.

Sommes-nous à nouveau à un tel seuil ? Rien n’est moins sûr. Car cette bascule ne se décrète pas. Elle se construit.

La vraie question est : sommes-nous prêts à inventer ensemble, sans garanties, sans certitudes, sans savoir exactement où nous allons ?

Sommes-nous prêts à faire de nos dragons des forces à apprivoiser plutôt qu’à détruire, et de nos licornes autre chose que de rêves inoffensifs ?

Le mot « licorne » désigne aujourd’hui une start-up en plein essor. Pourquoi les jeunes seraient-ils les seuls capables à agir ?  Les retraités peuvent faire fructifier leur expérience et contribuer à créer un nouvel humanisme fait de confiance et d’espérance, sans vaine nostalgie. On y croit, comme ce jeune mendiant de l’autre côté des Alpes qui partageait avec moi sa certitude que de pouvoir se rendre à Paris résoudrait tous ses problèmes – l’espoir fait déplacer des montagnes, c’était déjà une certitude il y a 2000 ans.

 

Monika Wonneberger-Sander, Avril 2026

A propos Régis Moreira

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