« La vision du populisme » de Marc Lazar
Marc Lazar, dans son livre « Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle« (Essais Gallimard, 2025) et dans divers entretiens, propose une analyse nuancée et historique du populisme. Il le considère comme un phénomène structurel et récurrent de la vie politique française, bien plus qu’un simple accident ou une pathologie passagère.
Pour Marc Lazar, le populisme se caractérise avant tout par trois éléments clés :
- une opposition entre un « peuple » supposé uni, vertueux, et une minorité d’élites corrompues, privilégiées, qui dominent et complotent contre lui ;
- une utilisation d’un style démagogique pour conquérir ou gérer le pouvoir, souvent en simplifiant les enjeux politiques à des choix binaires (oui/non) et à des instruments définitifs (référendum comme solution miracle) ;
- une expression sociale se concrétisant par la révolte d’une « culture du bas » contre la « culture du haut », avec une forte dimension émotionnelle, la désignation de boucs émissaires (élites politiques, économiques, médiatiques, parfois des minorités) et le suivisme d’un leader charismatique.
L’auteur insiste sur l’ancrage historique du populisme en France, qu’il fait remonter au boulangisme des années 1880. Il montre que le populisme n’est pas un import étranger (Russie, Amérique latine), mais un phénomène autochtone, présent de manière latente ou flagrante depuis la IIIe République. Il traverse tous les bords politiques : droite (Rassemblement national, Reconquête), gauche (La France insoumise, Parti communiste à certaines époques), nombreux responsables politiques lors de campagne électorale ; seul le mouvement des Gilets jaunes reste inclassable politiquement.
Marc Lazar souligne que le populisme prospère sur les dysfonctionnements de la démocratie représentative. Il analyse comment la Ve République, en creusant le décalage entre le pouvoir exécutif et la voix du peuple, a pu devenir un « accélérateur de populisme » ; celui-ci se nourrit de la défiance politique, des anxiétés sociales et culturelles, de la quête d’une souveraineté populaire s’exprimant à travers une démocratie directe.
L’auteur, refusant de réduire le populisme à l’extrême droite, consacre aussi une attention particulière au « populisme de gauche », incarné notamment par Jean-Luc Mélenchon (1), qui reprend la rhétorique de l’affrontement entre le « peuple » (99% des Français) et l’« oligarchie ». Il note aussi des « populismes intermittents » à gauche, souvent liés à des campagnes électorales ou à des crises.
Marc Lazar distingue les « populismes d’antan » (boulangisme, poujadisme) des « néo-populismes » contemporains, qui se veulent les « meilleurs démocrates des démocrates » en se revendiquant du côté du peuple. Il observe que les populismes actuels imposent leurs thèmes et leurs modes de faire de la politique, transformant en profondeur la vie politique française.
En particulier, il contribue à expliciter les différences fondamentales entre populisme de droite et populisme de gauche dans divers domaines :
- en matière de conception du peuple : pour le populisme de droite, le peuple est défini en termes identitaires, ethniques ou nationaux, le « vrai peuple » excluant certaines minorités ou les immigrés ; pour le populisme de gauche, l’accent est mis sur les inégalités et la justice sociale, avec une ouverture plus large aux minorités perçues comme victimes du système. Ils se rejoignent sur le peuple présenté comme une entité unie, vertueuse, porteuse de bon sens, opposée aux élites corrompues.
- en matière de projet politique, le populisme de droite associe souvent souveraineté populaire et souveraineté nationale, avec une méfiance envers l’Europe, l’immigration et une volonté de restaurer un ordre traditionnel ; le populisme de gauche lie souveraineté populaire et justice sociale, avec des revendications de redistribution, de protection des services publics et une critique du capitalisme et du libéralisme économique, en particulier celui promu par l’Union européenne. Ils se rejoignent sur la promotion d’un leader ayant un lien direct avec le peuple et utilisant un discours émotionnel mobilisateur qui vise à électriser des foules ayant besoin d’exprimer leurs colères.
- en matière de références historiques et idéologiques, la droite s’inspire du nationalisme et la gauche puise dans le marxisme, l’anticolonialisme et les mouvements sociaux, en particulier latino-américains. Ils se rejoignent dans une mobilisation perpétuelle de fâchés dégagistes, refusant de considérer leurs mouvements comme fascisants ou illibéraux.
En résumé, pour Marc Lazar, le populisme est une caractéristique structurelle de la culture politique française, nourrie par la défiance envers les élites et par une tension permanente entre représentation et souveraineté populaire. Ni nouveau ni marginal, ce spectre qui hante la politique française depuis plus d’un siècle, est particulièrement actif actuellement, se nourrissant de la crise de notre démocratie. D’où la question : jusqu’à quand le populisme sera soluble dans notre démocratie ?
Jean Claude Devèze
1/Dans le chapitre VI de Pour l’amour du peuple, Marc Lazar analyse les évolutions des positions de Jean-Luc Mélenchon, en particulier son grand tournant populiste en 2014 et son passage du peuple ouvrier au peuple délaissé de la nouvelle France à partir de 2019, après les gilets jaunes. Il rappelle aussi certaines de ses contradictions : il dénonce la présidentialision de notre démocratie et se médiatise comme leader unique de LFI ; il fustige les élites intellectuelles tout en jouant de tous les registres de sa grande culture ; il dénonce une caste politique dont il a fait partie.
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