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15L217: Hommage à Edgar Morin « philosophe indiscipliné » Chronique de Bernard Ginisty

Hommage à Edgar Morin « philosophe indiscipliné »

Chronique de Bernard Ginisty du 31 mai 2026

Une figure majeure de la vie civique et intellectuelle française s’est éteinte. Edgar Morin, philosophe, sociologue et résistant français est mort le 30 mai. Il était âgé de 104 ans. Dans une époque qui a vu tant d’intellectuels osciller d’un dogmatisme à l’autre et, pour certains, passer d’un marxisme qualifié « d’horizon indépassable » à un néolibéralisme posé ensuite comme « incontournable », Edgar Morin est un maître pour nous apprendre à accueillir la complexité de la vie. « Il se trouve, écrit-il, que je suis porté à obéir à ce que j’appellerai aujourd’hui la « complexité », qui consiste notamment à voir les deux aspects contradictoires et apparemment contraires d’un même fait, d’un même combat. (…) C’est pour ces raisons que j’ai refusé la réduction de la raison au calcul. C’est pour cela aussi que j’ai cherché à fonder une éthique qui articule le poétique au prosaïque » (1)

Edgar Morin se définit volontiers comme « philosophe indiscipliné » qui refuse de réduire sa pensée à ce qu’on appelle une « discipline ». Et il est vrai que le XXe siècle aura été fertile en « historicismes », « économismes », « sociologismes », « psychologismes », « biologismes », autant de tentatives pour réduire le questionnement de la pensée à la normativité d’une « discipline ». Voir les choses et les êtres dans leur nativité première, avant de les classer dans nos pensées habituées, tel est le début de la démarche philosophique. Et pour cela, les poètes sont de meilleurs initiateurs que les carcans disciplinaires qui, selon Edgar Morin, sclérosent la vie scolaire et universitaire : « Dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine, il y a toujours un oui qui anime le non, un oui à la liberté, un oui à la poésie du vivre ».

Edgar Morin a consacré une grande partie de son œuvre à élucider cette pensée de la complexité. Il la définit ainsi : « Je dirais que la pensée complexe est tout d’abord une pensée qui relie. C’est le sens le plus proche du terme complexus (ce qui est tissé ensemble). Cela veut dire que par opposition au mode de penser traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en disciplines et les compartimente, la pensée complexe est un mode de reliance. Elle est donc contre l’isolement des objets de connaissance; elle les restitue dans leur contexte et, si possible, dans la globalité dont ils font partie » (2). La pensée complexe est constitutive de la vie démocratique dont le principe est de donner sens à une opposition par rapport à une majorité. Elle est la condition de base pour échapper aux dogmatismes religieux, politiques ou économiques qui sont à la source des manichéismes meurtriers. Elle nous invite à résister aux deux barbaries qui menacent l’humanité, « Deux barbaries se trouvent plus que jamais alliées : la barbarie venue du fond des âges historiques, qui mutile, détruit, torture, massacre ; et la barbarie froide et glacée de l’hégémonie du calcul, du quantitatif, de la technique, du profit sur les sociétés et les vies humaines » (3).

Notre démocratie représentative semble à bout de souffle. Scrutins après scrutins, l’abstention ne cesse d’augmenter. Pour Edgar Morin, « La pensée politique en est au degré zéro. (…) La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. (…) Privée de pensée, elle s’est mise à la remorque de l’économie. Comme le disait Max Weber, l’humanité est passée de l’économie du salut au salut par l’économie» (4) Ceci dit, la mondialisation peut aussi être une chance comme l’affirme également Edgar Morin : « Mais le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, c’est que pour la première fois toute l’humanité vit une communauté de destin, les mêmes problèmes, les mêmes périls mortels, et les mêmes problèmes vitaux à traiter. C’est ça qui pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette terre qui deviendrait une vraie patrie humaine » (5).

Edgar Morin nous invite à un art de vivre dans l’incertitude : « L’obsession de maîtriser le futur en contrôlant les facteurs d’imprévisibilité est aussi inepte que délétère. Se camoufler, occulter le caractère incertain de l’aventure humaine est une illusion, et la pandémie de Covid 19 sert peut-être à faire prendre conscience que l’incertitude ne résulte pas seulement d’un virus, mais est liée aussi à l’avenir et au destin de l’homme. Tout bien sûr n’est pas qu’incertitude ; (…) C’est pourquoi j’aime à dire que la vie consiste en une navigation dans un océan d’incertitude, au milieu duquel apparaissent des îlots de certitudes où l’on se ravitaille en poursuivant sa route » (6)

Il y a un mois, le journal Le Monde publiait un long entretien avec Edgar Morin intitulé « Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle ». Les trois dernières réponses d’Edgar Morin à son interlocuteur m’apparaissent comme son testament:

« Quels sont les signaux qui sont porteurs d’ espoir ? Tout ce qui comporte la solidarité. Vous avez 104 ans. Comment vieillir sans être vieux dans sa tête ? Lorsque l’amour et la curiosité demeurent présents. Que diriez-vous à des enfants qui découvriraient cet entretien dans vingt ans ? Résistez. Allez dans le sens de vos aspirations, mais évitez les illusions » (7).

(1) Edgar MORIN : Invité par « Le Monde » à faire un « éloge de la résistance », Edgar Morin a insisté sur l’importance de penser à contre-courant, parfois contre son camp. In journal Le Monde, 11 juin 2010, page 19.

(2) Edgar MORIN : La pensée complexe : Antidote pour les pensées uniques. 

Entretien avec Nelson Vallejo-Gomez dans la revue Synergies Monde n°4, 2008.

(3) Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, page 29

(4) Id. pages 46-47

(5) Edgar MORIN : La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, page 25.

(6) Edgar MORIN avec la collaboration de Sabah ABOUESSALAM : Changeons de voie. Les leçons du coronavirus, éditions Denoël, 2020, pages 22-23

(7) Edgar MORIN : Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle, propos recueillis par Nicolas Truong, journal Le Monde du 11 avril 2026, pages 26 et 27.

A propos Régis Moreira

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