Dialoguer avec la Terre
Un immense défi à relever pour que la Terre continue à être habitable
par nos enfants et petits-enfants
« Dans l’immense univers, sur une planète isolée, baignée dans le rayonnement solaire, nous, Homo sapiens, venons du Big Bang et de l’évolution du vivant terrestre. »
Il y a trois ans déjà paraissait un livre collectif publié par les éditions de l’atelier (1), Comment dialoguer avec la Terre ? Il faisait partie de la collection lancée par Démocratie et spiritualité. Ce livre, modeste dans sa forme, était une compilation de différentes problématiques que l’on rencontre quand l’on cherche à comprendre ce qui se joue dans les relations entre l’homme et la nature, une sorte de manuel.
En cet été 2026 où même les plus climatosceptiques se rendent à l’évidence du réchauffement climatique dû à des causes humaines, il nous paraît utile de le consulter à nouveau pour comprendre le long processus qui a conduit à des étés caniculaires insupportables, et nos difficultés anthropologiques à transformer du tout au tout notre rapport avec le vivant.
L’homme, quoi qu’il en paraisse, fait partie intégrante de la nature, il est un parmi d’autres dans la diversité du vivant. Cet écosystème dont nous faisons partie, nous le modifions constamment depuis la nuit des temps. Mais depuis le XVIIIème siècle, les activités humaines conduisent à une dégradation rapide de la « nature » jusqu’à en modifier profondément ses caractéristiques, au point de compromettre un jour notre propre vie sur Terre.
Le premier chapitre du livre se présente comme une forme d’anthologie des messages délivrés par les grandes traditions de la pensée et des religions. Le rapport entre l’homme et la nature est une question philosophique et métaphysique qui hante les hommes de tout temps. Qu’ils cherchent à y déceler la manifestation d’une intention divine ou d’en identifier des lois, les philosophes en ont fait un élément central de leur réflexion. Contrairement à des religions venant de l’Orient ou à des croyances plus primitives, les religions monothéistes ont contribué à répandre l’image d’un homme supérieur et dominateur. Ce chapitre qui traverse des millénaires d’histoire jusqu’à la naissance de l’écologie donne des références précises à ceux qui veulent approfondir l’évolution d’une pensée où l’homme est d’abord vu comme le maître de la nature pour aboutir aujourd’hui à une vision écologique du monde où il apparaît comme un prédateur violent et nuisible. Un des textes est consacré à une révolution juridique qui pourrait bousculer notre vision du monde. Il faudrait accorder des droits à la nature. Mais comment ?
Après cette fresque s’inscrivant dans la très longue durée, les auteurs se sont attachés au passage récent des générations en donnant successivement la parole à des « boomers » et à des jeunes de la génération Z. Les témoignages que nous avions recueillis dans notre groupe de travail intitulé « A l’écoute des jeunes » évoquaient parfois une écoanxiété chez les plus jeunes et une certaine amertume vis-à-vis des générations qui les ont précédés.
Sombre tableau ? Il y était martelé qu’il faut opérer une nouvelle révolution copernicienne. Comme au temps où, grâce à Copernic, nous avions compris que la Terre n’était pas le centre de l’univers, il nous faut repenser la place de l’homme dans la nature. Cela implique de fonder un nouvel humanisme porteur d’une société plus juste et libérée du productivisme à outrance. Il faut changer de paradigme non seulement en France, mais aussi en Europe et même à l’échelle planétaire. Mais rien ne sera possible en la matière si l’on ne tient pas compte du fait que certaines mesures visant à atténuer le réchauffement climatique peuvent accroître les inégalités.
Éviter la colère des plus pauvres face à une marche forcée vers la transition écologique suppose de mettre en place des alternatives et des mesures pour compenser les pertes financières de ceux qui n’ont pas les moyens d’investir dans des solutions plus écologiques (qu’on pense à la question de l’alimentation, à celle des transports et à celle du logement). Intégrer la dimension sociale de la question écologique est une nécessité incontournable pour espérer arrêter la dégradation de notre environnement et léguer à nos petits-enfants un climat « presque » aussi agréable que celui que nous avons connu ainsi qu’une nature « presque » aussi diverse que celle que nous avons aimée.
Le dernier chapitre était porteur d’une « raison d’espérer » : Vers un nouvel humanisme ! Mais l’auteur de ce chapitre clôturant le livre n’en était pas moins conscient des obstacles à dépasser pour s’engager vers cette mutation anthropologique : l’hubris, nos désirs sans limites encouragés par la société de consommation, le court termisme et l’égoïsme de notre génération (plus un avantage est éloigné dans le temps, moins il a de valeur), notre optimisme congénital qui nous fait croire que l’on trouvera les moyens techniques de surmonter le réchauffement climatique ou de s’y adapter, etc.
Le livre a été publié avant la réélection de Donald Trump et son déversement d’un égoïsme posé comme un principe d’Etat. Depuis trois ans, l’accélération du dérèglement climatique s’est manifestée encore plus violemment par des pluies torrentielles, des inondations, des sécheresses, des submersions marines, des canicules à répétition et des incendies ravageurs partout dans le monde entier. On ne peut plus l’ignorer.
Comment être optimiste ? Quelles sont les voies possibles ?
C’est dans la postface et la préface respectivement écrites par notre président d’honneur et notre président actuel que s’affirment les pistes d’un espoir. Et tous les deux le cherchent dans le recours à une spiritualité renouvelée (indépendamment de la question des religions).
Toute société repose sur un socle de valeurs et de règles communes, qui font autorité et présentent un certain caractère sacré, en sorte que leur transgression entraîne des sanctions. Dans les sociétés européennes contemporaines, ce sont les Droits de l’Homme qui constituent ce noyau dur. Des droits politiques et des droits économiques et sociaux se sont accompagnés après la seconde guerre mondiale d’énormes progrès en termes de confort de vie auxquels nous nous sommes habitués. « Nous sommes en quelque sorte englués dans l’Anthropocène », écrit Jean-Baptiste de Foucauld.
Si nous voulons mener à bien cette nouvelle révolution copernicienne qui consisterait à repenser la place de l’Homme dans la nature pour « éviter le pire », il faudrait arriver à un minimum de consensus. La prise de conscience générale de notre interdépendance avec l’ensemble du vivant est un pas nécessaire car ferment d’une régénération des valeurs. Nous sommes redevables des autres espèces vivant sur terre ainsi que de ses ressources qui ne sont pas illimitées. La Terre est notre bien commun. Son respect devient la nouvelle forme d’expression du sacré. Une nouvelle forme de spiritualité.
Mais cette « écospiritualité » est un combat. Il n’y aura pas de transition vers une société décarbonée sans changement dans nos modes de vie, sans bataille entre des intérêts divergents et contradictoires. Ce combat suppose une résistance à l’hégémonie des opinions dominantes et à des projets destructeurs qui continuent d’être portés par certaines entreprises et appuyés par des politiques. C’est à ce croisement que se rencontrent l’inspiration spirituelle et l’aspiration démocratique, écrivait Daniel Lenoir dans la préface.
Le scénario du pire n’est pas encore écrit. Prenons conscience, comme le dit Christophe Cassou, que chaque tonne de CO2 en moins équivaut à une canicule en moins pour le futur ! On va y arriver ? L’expérience planétaire du Covid, sorte de sobriété imposée, nous a montré que des mesures que l’on pensait inimaginables ont pu être mises en œuvre dans un temps court à une échelle tant mondiale que nationale.
On n’a pas le droit d’être pessimiste.
Marie-Odile Terrenoire
Le 19 août 2026
1/ Dialoguer avec la Terre. Renouer le lien entre les générations pour préserver notre maison commune. Coordonné par Michèle Bernard-Royer et Marie-Odile Terrenoire, éd. de l’Atelier, 2023, 187 pages, 15 euros.
Démocratie & Spiritualité …une instance commune de réflexion invitant à l’action.