Jean-Claude Devèze (20/08/26)
Note de lecture sur l’incommunication selon Dominique Wolton
Souhaitant approfondir l’approche de Dominique Wolton de la communication et des échanges interpersonnels que j’ai abordé dans mon dernier essai Le courage du dialogue (Chronique sociale, 2026), j’ai lu avec soin son dernier livre Y a-t-il quelque part quelqu’un qui m’aime… De l’incommunication (éditions Hermann, 2026). Il y défend l’idée que l’incommunication n’est pas un échec, mais la condition naturelle et féconde du lien social et de la démocratie face à la tyrannie technique et au monde numérique. Dans ce quarantième ouvrage, l’auteur reprend et développe de nombreux thèmes importants de sa pensée :
- l’information est un simple message technique alors que la communication implique une relation humaine complexe faite d’altérité et de résistance ; il faut donc cesser de valoriser l’information aux dépens de la communication qui est bien plus que de la com’ vu ses dimensions politiques et culturelles ;
- ne pas se comprendre immédiatement oblige les individus et les peuples à négocier, évitant ainsi la violence ou la soumission à une norme unique ; ceci permet aussi de « lutter contre la haine de l’autre » ;
- « plus il y a de messages, d’expressions, d’interactions, plus il y a des stéréotypes, des clichés, des rumeurs » ;
- il est nécessaire de renforcer le rôle de la liberté responsable, de la confiance en l’autre et de la recherche d’une vérité partagée dans une société où le numérique crée l’illusion qu’il permet de tout maîtriser ;
- il faut se méfier des fausses libérations, celles sexuelles ayant trop souvent déboucher sur le règne des « sexocrates » et ayant alimenté la richesse de trop de labos médicaux et de praticiens douteux ;
- une transparence totale ou une intercompréhension absolue s’avéreraient étouffantes et invivables ; les zones d’ombre préservent la liberté.
J’ai été cependant déçu par son propos général pour trois principales raisons. D’abord, son concept de l’incommunication, défini comme l’éternelle recherche d’une négociation avec autrui, ne m’a pas convaincu. S’appuyant sur le constat que « l’émetteur, le message et le récepteur ne sont jamais en ligne », il se polarise trop à mon avis sur le progrès que constitue la négociation entre interlocuteurs. Certes, il est souhaitable chaque fois que nécessaire de se parler, de débattre, de négocier et de chercher des compromis, mais il existe aussi heureusement toute une autre sphère de la communication où on se comprend à demi-mots, on progresse en échangeant des arguments, on dialogue en cherchant à se comprendre et à établir des rapports confiants, on éclaire des désaccords, on dégage des consensus. L’objectif de la communication reste de permettre à l’émetteur et au récepteur initial de devenir des interlocuteurs qui, dialoguant en toute confiance, comprennent et clarifient leurs messages, ce qui peut leur permettre non seulement de cohabiter, mais de s’enrichir d’une altérité qui les remet en question et stimule leur créativité.
Ensuite, son approche de la discontinuité, levier pour échapper aux logiques techniques du monde moderne et pour augmenter nos marges de manœuvre, aurait mérité d’être mieux explicité. En particulier, il faudrait approfondir les rapports du rationnel et de la technique avec la sphère des émotions, avec les imprévus tragiques, avec dans nos cheminements en recherche d’équilibres de vie, de sens et de vérité.
Enfin, je n’ai pas compris son titre Y a-t-il quelque part quelqu’un qui m’aime… sur lequel il ne revient pas dans son texte et dans la quatrième de couverture. L’auteur, pessimiste sur l’état de relations humaines envahies par une communication technique dévalorisant la qualité de nos échanges, prône certes l’ouverture à l’autre et le respect ; par contre, quand il affirme en dernière page que « la référence humaniste et démocratique reste la boussole essentielle pour arbitrer les conflits et contradictions de la communication », il n’aborde ni nos besoins d’être aimé, ni les thèmes de commune humanité et de fraternité universelle.
Le principal intérêt de cet essai est qu’il nous aide à réfléchir sur ce qu’est pour nous la communication, l’information, le besoin de s’exprimer, l’échange interpersonnel, l’altérité, le numérique et ses réseaux et influenceurs, etc. Ceci est facilité par les brefs énoncés rassemblés dans des « En d’autres mots… » qui reprennent à la fin de chacun des dix chapitres les principales idées qu’il y a développées.
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