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Pour réfléchir aux valeurs qui vont s'imposer à nous, je propose de partir des difficultés actuelles de l'économie et des crises en cours, mais il est important de ne pas se limiter à ces valeurs contraintes pour réfléchir à ce qui peut donner du souffle à un nouvel ordre du monde.

Quelles valeurs communes pour donner corps à un Pacte civique ?

Conférence prononcée à la chapelle Saint Bernard de Montparnasse à Paris le 3 mai 2010, dans le cadre d’un cycle de six rencontres sur le thème « Force et fragilité de nos valeurs ».

Jean-Baptiste de Foucauld

Les valeurs qui nous habitent, nous les avons reçues, puis la vie a contribué à les faire évoluer ou à les contester. Les valeurs reçues doivent être resituées dans une vision historique : avant la Révolution française, les valeurs étaient liées à un ordre du monde hiérarchisé où la religion était porteuse du salut ; après le coup de force de la Révolution, ce fut la primauté des valeurs républicaines et de l’apprentissage de la démocratie; maintenant, après le constat des limites de la recherche du salut par l’économie, on cherche sur quel ressort peut reposer notre démocratie.

Pour réfléchir aux valeurs qui vont s’imposer à nous, je propose de partir des difficultés actuelles de l’économie et des crises en cours, mais il est important de ne pas se limiter à ces valeurs contraintes pour réfléchir à ce qui peut donner du souffle à un nouvel ordre du monde.

Un pacte civique face à une crise qui ébranle nos certitudes

La force et la brutalité de la crise, évidentes pour tous, ne doivent pas nous leurrer : elle vient de loin. Elle est le résultat de tous les défis non affrontés, de tous les avertissements non entendus, de tous les déséquilibres accumulés, de toutes les démesures tolérées, donc de tous les changements qui n’ont pas été faits à temps.

Il est question de la crise ; or, elle en additionne au moins trois, ce qui explique son ampleur particulière :

  • la crise sociale, due en particulier au chômage pour lequel on n’a pas trouvé de remède et à la dissolution du lien social, source d’exclusion,
  • la crise écologique, de mieux en mieux perçue, mais qui suppose pour y parer des moyens financiers réclamés par ailleurs pour répondre aux aspirations sociales,
  • la crise économique et financière enfin, sachant qu’il est difficile de gagner plus sans produire plus et d’accroître les prélèvements et les impôts au delà d’un taux de 45%.

Cette crise nous conduit à revisiter nos certitudes à travers une triple prise de conscience :

  • conscience des limites de la nature : on ne peut prélever indéfiniment des ressources finies,
  • conscience des limites de l’intérêt personnel, mis en compétition avec celui d’autrui : les intérêts égoïstes sont sources d’inégalité et leur somme ne garantit pas l’intérêt général,
  • conscience des limites de l’accumulation des désirs de tous ordres produits par les systèmes en place qu’elle n’a plus les moyens de satisfaire.

Nous sommes en présence d’une situation difficile sur le plan économique, avec des taux de croissance du PIB de l’ordre de 1% qui ne laisse aucune marge de manœuvre face à un déficit public annuel en 2010 de 8% du PIB et une dette totale représentant 80% du PIB, son coût  mobilisant l’ensemble des impôts sur le revenu. Les Français ne peuvent recourir au modèle suédois sans s’appliquer la discipline nordique et au modèle libéral américain sans accepter la remise en cause du filet social. La droite aura du mal à concilier préservation du modèle social et non augmentation des impôts et la gauche amélioration du pouvoir d’achat et diminution de la dette. Les riches devront faire plus d’effort que les classes moyennes qui devront aussi en faire pour que les pauvres une fois de plus ne soient pas les plus touchés. Quant à l’Europe, on a plus profité de ses commodités (par exemple l’Euro) que fait l’effort d’en faire un projet exigeant commun.

On court un triple risque :

  • que les politiques renvoient à plus tard le traitement des problèmes ;
  • qu’ils cherchent à les résoudre sans être suivis faute d’un leadership suffisant ;
  • qu’ils recourent à des voies autoritaires et à la désignation de boucs émissaires.

Pour autant, il importe de ne pas se complaire dans des analyses anxiogènes de la crise et d’anticiper les risques de régression qui pourraient en résulter. A cet égard, il faut souligner le travail fait par la société civile, d’où l’importance qu’elle s’exprime à partir de son expérience et ce qu’elle fait de bien. Elle aura d’autant plus de force et crédibilité qu’elle coopérera pour surmonter ses défauts, le chacun pour soi et les chasses gardées.

Pour affronter nos problèmes du vivre ensemble, cette société civile doit être porteuse des quatre valeurs suivantes :

  • la démocratie, à vivre autrement, avec des méthodes renouvelées pour favoriser la reconnaissance de l’égale dignité de chacun, et donc le droit d’être non seulement écouté, mais aimé et estimé (fraternité) ;
  • la sobriété, permettant la distinction entre l’essentiel et le superflu, avec le risque de dégénérer en austérité imposée aux plus fragiles, s’il n’est pas appliqué en proportion des possibilités de chacun ; il s’agit d’aller vers une abondance frugale
  • la justice qui devra conduire à inventer de nouvelles formes de contributions et de redistributions pour que le principe d’égale dignité soit effectivement mis en pratique dans un contexte où on ne peut plus compter sur une augmentation rapide des richesses ;
  • la créativité, dont le champ devra s’élargir et porter davantage sur l’écologie, la coopération, les relations interpersonnelles et spirituelles ; ceci pose la question du rapport de chacun au temps choisi.

Ces valeurs s’articulent entre elles : « Plus de sobriété pour plus de justice et plus de créativité pour plus de sens » : voilà les principes de « l’abondance frugale » qui doit inspirer le nouveau pacte civique à inventer ensemble pour donner de la qualité à notre vie démocratique.

La société civile peut ainsi contribuer à préparer le travail difficile des politiques en favorisant les changements individuels et collectifs, d’où la proposition d’une pacte civique reposant sur des engagements individuels (par exemple prendre le temps de la réflexion), au sein d’organisation (par exemple pour limiter dans l’entreprise les inégalités de revenu) et exigés de l’Etat (par exemple sur le renforcement du budget européen en taxant les rentabilités excessives).

Ce Pacte sera élaboré d’ici la fin de 2010 et soumis à la signature à partir de mars 2011, les engagements et résultats étant évalués en 2013.

Un ordre du monde à recréer

Pour recréer un ordre du monde qui nous parle, peut-on se passer d’une image de Dieu et d’un approfondissement de la question du mal ? L’approfondissement des quatre questions suivantes peut nous aider à y réfléchir :

  • Comment sortir de la pensée borgne, des raisonnements binaires ? La vérité n’est ni univoque, ni forcément définitive(il est judicieux d’augmenter par exemple le SMIG à certains moments et pas à d’autres). Il faut apprendre à choisir en exprimant des priorités dans ce qu’on prend en compte, en résonant à ce qui nous tient à coeur (Umberto Eco, dans l’oeuvre ouverte, nous montre que toute oeuvre, comme le pacte civique, peut être interprétée par chacun en fonction de ce qu’il veut y apporter).
  • Comment féconder mutuellement démocratie et spiritualité ? La démocratie, en donnant à chacun une valeur égale, est porteuse de valeur spirituelle, l’objectif étant l’expression du meilleur de chacun pour l’intérêt de tous. La solidarité doit nous aider à faire s’exprimer toutes nos capacités. Le pacte civique est une façon d’incarner cette exigence.
  • Qu’y a-t-il de commun entre les spiritualités et les religions ? Il y a une grammaire commune aux diverses spiritualités, chacune ayant des règles et des expressions qu’elle privilégie. Pour ceux qui croient en Dieu, il s’agit de creuser la cohérence de leur image du divin entre l’immanent et le transcendant, entre le personnel et l’impersonnel. Pour tous, il est important à la fois d’approfondir sa spiritualité au miroir des interpellations liées à la connaissance d’autres spiritualités et de travailler au métareligieux, à ce qui va au delà de sa propre religion ou spiritualité.
  • Quelle idée de la totalité ? On constate que les droits de l’homme ne suffisent pas au vivre ensemble, qu’il faut articuler altérité et totalité, qu’il faut donner sens à nos interdépendances. Nous avons besoin d’un récit où seraient agencées valeurs spirituelles, démocratiques, scientifiques, nous aidant à percevoir la totalité et à recréer un ordre du monde. Un vaste sujet à approfondir.

Jean-Baptiste de Foucauld, ancien commissaire au Plan, président de D&S

A propos Jean-Baptiste de Foucauld

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