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La critique et l’offense (Caricatures du Prophète)

Comment trouver le bon critère de discernement dans l’affaire des caricatures ? La référence à la double exigence croisée de démocratie (la liberté d’expression) et de spiritualité (le respect du sacré sous les différentes formes éprouvées) peut-elle nous aider à y voir plus clair ?

Pour ce faire, il peut être utile de distinguer critique et offense.

La critique est nécessaire, tant pour la démocratie que pour la spiritualité, et tant pour la raison que pour la foi. La critique ne vise pas la destruction de l’autre, elle vise la vérité. C’est-à-dire quelque chose qui nous dépasse, et qui s’impose (y compris à la démocratie). Raison et foi sont ainsi amenées à coexister en situation de coopération conflictuelle, comme beaucoup d’antagonismes apparents. La raison a besoin de mesurer ses limites à la critique de la foi. La croyance a besoin de mesurer ces incertitudes à la lumière de la raison critique. C’est ainsi que la personne humaine peut assumer le moins mal et le plus honnêtement sa condition. S’il y a un mystérieux dessein à découvrir et à explorer, il passe sûrement par cette dialectique subtile.

Or, la caricature est profondément ambiguë, et cette ambiguïté peut être la source du mal. La caricature est-elle une critique ou une offense ? C’est souvent difficile à dire. Or les répercussions ne sont pas les mêmes Si la caricature est une critique faite au non de la vérité, si elle vise à faire évoluer l’autre, à lui faire prendre conscience de ce que l’on croît être son erreur, elle est à la fois démocratique et spirituelle et il n’y a rien à redire. Et tant mieux si elle manie la thérapeutique et la pédagogie du rire et de l’amusement, autre sens après tout du mot spirituel. Mais si elle est une offense, une violence, tournée vers la destruction ou la négation de l’autre au travers de la destruction de son erreur, alors elle n’est plus ni démocratique, ni spirituelle. D’ailleurs le rire qu’elle provoque sonne faux. Il incorpore une part de honte, il n’est pas fier de lui et il le sait. On passe du sourire bienveillant au rire agressif voire au sarcasme.

Une seconde distinction s’impose alors. La caricature est une figuration, figuration d’ une critique ou d’une idée qui sont transformées en objet. Mais quel est le dessein de ce dessin ? Sa réalité objective permet-elle de définir e soi sa nature de critique ou d’offense ? Quelle part de l’une ou de l’autre incorpore-t-elle, notamment si elle est, ce qui est fréquent, de nature hybride ? Il faut alors s’interroger sur l’intention et sur la réception. L’intention et la réception relèvent-elles de la critique ou de l’offense ? Coïncident-elle ou non ?

Une caricature faite dans un esprit de simple critique par l’un, peut être reçue comme une offense par l’autre, compte tenu des propres normes de cet autre : a-t-on le droit dans ce cas d’invalider sa blessure parce que nous avons d’autres valeurs ? Si c’est le cas, on sort du registre de la dispute critique et de l’éthique de la discussion pour entrer dans un pur rapport de force entre identités fermées l’une par rapport à l’autre, identités qui vont se crisper et non dialoguer. L’intention a dans le cas été détournée de son but. La caricature échouée. Elle a dépassée son intention.

Une caricature peut être faite, seconde hypothèse, dans le but déterminé d’offenser l’autre, l’autre étant en quelque sorte lié à son erreur, indistinct d’elle et devant être détruit tant qu’il ne s’en sépare pas. La caricature, dans ce cas, ne se situe plus dans le registre de la raison et de la critique, mais dans celui de la guerre. Elle n’est plus ni démocrate, ni spirituelle, sauf dans les cas limites et rares où la guerre et la violence s’avèrent non pas légitimes mais nécessaires pour assurer la survie de ceux qui se réclament de la démocratie et de la spiritualité.

Il y a une troisième hypothèse. Celle d’une caricature qui voudrait offenser, mais n’y parvient pas. Pourquoi n’offense-t-elle pas ? Parce qu’elle est médiocre et laisse indifférent ? On peut alors l’oublier. Parce que celui qui la profère est invalidé par celui qui la reçoit ? C’est une tentation, et même une facilité, mais c’est répondre à l’offense par l’offense, surenchérir dans la violence, et cette négation de l’autre n’est guère plus démocrate ou spirituelle chez le récepteur que chez l’émetteur. Parce que nous sommes devenus indifférents à l’offense ? C’est peut-être que nous ne nous estimons pas assez nous-mêmes, parce que notre personne a sombré dans la relativité générale, parce que nous nous sommes peu à peu habitués à ne pas nous respecter nous mêmes. Cela assure une certaine paix sociale à des individus ainsi juxtaposés les uns à côté des autres et soucieux d’éviter les frottements pénibles. Cette sagesse prudente vaut sans doute mieux que la violence verbale qui dégénère vite en violence physique, mais elle mène à une démocratie au rabais et à des spiritualités très privées (donc de ce fait privées de spiritualité vraie).

Qu’on le veuille ou non, les démocraties vont avoir affaire aux identités, et aux identités religieuses. Elles se sont constituées en partie contre elles et les ont assouplies. Mais les démocraties ne peuvent pas accomplir leur sublime dessein d’égal dignité pour tous, afin que chacun soit mis en mesure de donner le meilleur de lui-même, sans spiritualité. C’est cette fécondation qu’il faut réussir aujourd’hui et que risque précisément de caricaturer les comportements irresponsables, machiavéliques ou pernicieux des uns et des autres, lorsqu’ils passent de la critique à l’offense, que l’offense soit délibérément voulue, qu’elle soit reçue comme telle en l’état actuel des croyances, ou politiquement gérée et manipulée comme telle.

Certes, on peut revenir en arrière par l’excuse et le pardon. Mais la belle raison critique qui fait progresser tout le monde aura été tarie pour longtemps. L’offense évide la raison de sa substance, elle en rend l’usage impossible et la réparation prend du temps.

A propos Jean-Baptiste de Foucauld

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