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8L217: À quoi sert Dieu ? par Monika Wonneberger-Sander

À quoi sert Dieu ?

« Secouez-moi, je suis pleine de rires. »

« Vous devriez écrire sur Dieu », me dit Jean-Baptiste. « À quoi sert Dieu ? », me demande Laurence.

J’ai éclaté de rire.

Je n’ai aucune compétence particulière pour parler de Dieu — même si je le cherche depuis des décennies dans l’agitation du monde, dans les êtres, dans les silences. Mais je ne m’étais jamais demandé à quoi il pouvait « servir ».

À vrai dire, Dieu n’est plus très à la mode. Le philosophe Fabrice Hadjadj le rappelle avec le titre même de son livre : Comment parler de Dieu aujourd’hui ?

De grands penseurs se sont penchés sur la question, Thomas Römer écrit des lignes intéressantes sur « L’invention de Dieu », la lente évolution des peuples du Moyen Orient vers le monothéisme. Le Jésuite Henri Laux (philosophe, spécialiste de Spinoza) écrit sur « Le Dieu excentré ». Sans oublier  les Écritures. « Il suffit de lire la Bible », disent ceux qui savent.

En effet, dans le Livre de la Sagesse (ch. 7, versets 22 à 8.1), on trouve ce texte remarquable :

« Il y a dans l’univers un esprit intelligent et saint, unique et multiple, subtil et rapide ; pénétrant, net clair et intact ; ami du bien, vif, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes ; ferme, sûr et paisible, tout-puissant et observant tout, traversant tous les esprits, même les plus intelligents, les plus purs, les plus subtils… »

Cela se lit comme un poème métaphysique, une sorte de tentative de mettre des mots sur l’insaisissable.

Des grands mystiques comme Maître Eckhart (env. 1260-1328-) peuvent écrire : Libérez-moi de Dieu dans « L’odyssée du sacré », p. 415 :

Car « L’être humain peut rencontrer la puissance des énergies divines à travers de l’expérience du numineux, expérience ineffable. De Dieu on ne peut rien dire, car il reste hors de l’entendement humain mais on peut faire l’expérience de Dieu. »

Phrase éclairante, lumineuse. Car le mystique ne prétend pas expliquer Dieu. Il parle d’une expérience. D’une présence. D’un bouleversement intérieur impossible à enfermer dans des concepts.

Le théologien Rudolf Otto appelait cela le numineux : cette sensation d’une présence absolue, à la fois mystérieuse et saisissante — le mysterium tremendum.(1)

Dieu ne me fait pas trembler. Il se laisse rencontrer parfois, discrètement, au détour d’un silence, d’une beauté, d’une détresse traversée. Et lorsqu’une telle rencontre advient, elle laisse une trace profonde. Elle ne supprime ni les maladresses, ni les deuils, ni les problèmes quotidiens. Mais elle change mystérieusement la manière de les habiter.

Alors surgit immédiatement l’objection essentielle : Si Dieu est amour comme le chantent les Chrétiens, pourquoi le mal ? La question traverse toute l’histoire humaine. Après Auschwitz, Primo Levi disait : « Il y a Auschwitz, il ne peut donc pas y avoir de Dieu. »

Comment répondre à cela sans obscénité ?

Je ne crois pas que Dieu soit une explication au mal. Le mal demeure un scandale. Mais si Dieu était une présence qui empêche l’homme d’être seul face à ce scandale ?

Le contraire de la souffrance n’est pas l’absence de douleur. C’est peut-être la liberté.

Cette idée me parle davantage.

Car pardonner, par exemple, n’a rien d’évident. On parle facilement d’amour et de pardon tant que la blessure reste abstraite. Mais lorsque la souffrance revient brutalement à la surface, les grands mots deviennent presque irréels.

Le pardon est un chemin intérieur. Long. Incertain. Il ne consiste pas à nier le mal, encore moins à l’excuser. Il demande au contraire une lucidité immense. Peut-être est-ce une manière de refuser que la violence continue de vivre en nous.

Être libre, ce n’est pas vivre sans blessures. C’est refuser que nos blessures gouvernent entièrement notre vie.

Marcel Proust écrivait : « Le bonheur est bon pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les facultés de l’esprit. »

Il avait probablement raison.

Face aux fractures du monde contemporain, le philosophe Paul Valadier invite à ne pas fuir le réel mais à y prendre part lucidement. Il ne s’agit pas de devenir moralement parfait, mais de rester vivant intérieurement : capable d’écoute, de créativité, de confiance.

La fraternité devient alors essentielle. Nous ne nous sauvons pas seuls.

La rencontre avec Jean-Baptiste de Foucauld (2) m’a profondément marquée. À travers les valeurs de fraternité, de justice, de créativité et de sobriété, il rappelait quelque chose de simple: sortir de soi est parfois la seule manière de ne pas s’effondrer en soi-même. Et il propose la spiritualité comme soutien.

Aujourd’hui, beaucoup cherchent une dimension spirituelle non pour fuir le monde, mais pour respirer à l’intérieur de lui. Dans ces espaces intérieurs, faisant silence, il devient possible de nommer ses émotions, d’écouter ses intuitions et de regarder ses propres limites avec indulgence. Peu à peu, les tensions s’apaisent.

Dans de nombreuses traditions spirituelles, le pardon apparaît comme une force de transformation intérieure. Non pas une faiblesse, mais une manière de refuser que la violence continue à vivre en nous.

Le théologien Paul Tillich écrivait : « Acceptez d’être accepté » – je rajouterai : par Dieu et vous-même.

Cette phrase contient peut-être l’essentiel. Croire qu’au-delà de nos erreurs, de nos lenteurs et de nos blessures, la confiance reste possible.

Le pardon ne change pas le passé. Mais il peut transformer notre manière d’habiter le présent.

Alors, à quoi sert Dieu ?

Peut-être à donner le courage d’être.

Dans Le Courage d’être, Paul Tillich décrit la foi non comme une certitude idéologique, mais comme une traversée du doute. Une confiance plus profonde que les preuves. Une fidélité intérieure qui demeure même lorsque Dieu semble absent.

Il parle du God beyond God — « Dieu au-delà de Dieu » — cette réalité impossible à enfermer dans une image, une doctrine ou un système religieux.

Cela rejoint ce que Martin Luther résumait avec une simplicité désarmante : « Laissez Dieu être Dieu. »

J’aime cette idée. Dieu n’a pas besoin d’être justifié, il ne peut pas être maîtrisé ou utilisé. Il n’est pas un outil de consolation ni une théorie explicative du monde. Il est présence. Une présence discrète, insistante, patiente. Une présence qui laisse l’homme libre.

Le Christ, lui, apparaît plus accessible à première vue.

Sur les murs des villes, on peut lire parfois : « Jésus sauve. » Mais de quoi exactement ? Pas de la condition humaine. Pas de la souffrance. Pas de la mort. Peut-être nous sauve-t-il plutôt du désespoir, du cynisme, de l’enfermement intérieur. Jésus ne domine pas. Il écoute. Il regarde les êtres jusqu’à les relever.

C’est peut-être cela, au fond, la grâce.

Le théologien Dietrich Bonhoeffer distinguait la « grâce à bon marché » de la « grâce qui coûte ».
La première console sans transformer. La seconde oblige à vivre autrement. Elle demande de rester debout dans la tempête. Non dans la perfection — mais dans la fidélité.

Alors oui, peut-être que Dieu « sert » à cela : à rendre possible une manière plus libre, plus fraternelle et plus intérieure d’habiter le monde.

Il existe de petits chemins pour cela.

L’écoute, par exemple. Le regard attentif. La contemplation d’une œuvre d’art, d’un paysage, d’un visage aimé.

Regarder vraiment la beauté fait reculer le mal.

La spiritualité n’est peut-être rien d’autre que cette qualité de présence : attention, souffle, compassion, disponibilité à plus grand que soi.

Elle rend « in-tranquille ». Elle empêche de s’installer dans les certitudes mortes.
Elle aiguise la curiosité et ouvre à l’altérité.

Dans les Actes des Apôtres, saint Paul évoque « un dieu inconnu ». Peut-être parlons-nous toujours de cela : d’une présence pressentie plus que possédée.

Et s’il suffisait d’en vivre tout simplement ?

Pas besoin de monter sur un podium pour proclamer : « Dieu existe ! »
Le plus souvent, les paroles convainquent peu. La manière de vivre parle davantage.

Baruch Spinoza écrivait déjà qu’attendre sans cesse des miracles de Dieu revenait parfois à mal comprendre sa présence continue au monde.

Contentons-nous de regarder la vie du Christ pour entrevoir ce que Dieu espère de l’homme : davantage d’amour, davantage d’attention, davantage de vie.

Le Curé d’Ars répondait un jour à quelqu’un qui lui demandait ce qu’il faisait si longtemps dans l’église : « Je l’avise et il m’avise. »

Tout est peut-être là.

Regarder. Être regardé. Et continuer malgré tout.

Le monde reste dur, injuste, angoissant. Il m’arrive de hurler contre le ciel devant certaines tragédies. Puis je me rappelle que Dieu n’est probablement pas un distributeur automatique de solutions.

Alors je lui parle comme on parle à un ami.

Et cette conversation intérieure me transforme davantage que je ne l’explique. Je ne suis ni théologienne ni mystique. Seulement une femme ordinaire qui a fini, après bien des combats, par déposer les armes devant Dieu.

En regardant la vie de Jésus, j’ai compris au moins ceci : la véritable force ne réside ni dans le pouvoir ni dans la domination, mais dans une lumière intérieure capable d’aimer sans posséder.

Alors oui, je crois encore que nous sommes aimés. Et qu’il existe, au cœur même de notre fragilité, une présence paisible qui nous invite à vivre debout.

Avec courage. Avec humour aussi — car le rire libère. Et parce que, finalement, le pire n’est jamais totalement certain.

Monika Wonneberger-Sander, Mai 2025

 

1/ Wikipedia

2/ Fondateur du Pacte Civique et de Démocratie & Spiritualité

A propos Régis Moreira

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