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Démocratie et valeurs spirituelles : quelles lignes de fracture, quels consensus possibles, quelles évolutions promouvoir ?

Texte présenté le 19 avril 2013 au colloque La démocratie, une valeur spirituelle ? au Collège des Bernardins, Paris.

Publié à l’automne 2013 dans les « Actes du colloque, La démocratie, une valeur spirituelle ?, Collège des Bernardins, avril 2013, Paris, Parole et Silence, 2013.

Intervention de Jean-Baptiste de Foucauld

Colloque conclusif international des 19 et 20 avril 2013

Il n’est pas aisé de faire la synthèse des réunions de notre séminaire, car nous avons traité de sujets très variés, sans qu’un fil directeur unique apparaisse clairement. Le but du séminaire était de poser la question de ce que l’on appelle le théologico-politique. Qu’est-ce qui surplombe la vie politique démocratique, y-a-t-il des valeurs auxquelles on ne touche pas facilement, qui ont un caractère sacré, devant lesquelles on doit s’incliner ?

Notre séminaire était parti, notamment, d’un texte élaboré par trois associations humanistes à vocation éducative: Démocratie et Spiritualité, La Vie Nouvelle et Poursuivre, en vue d’un colloque organisé en décembre 2006, avant l’élection présidentielle qui allait suivre, sur le thème de « La politique au risque de la spiritualité ».  Nous nous étions demandé si la démocratie était une valeur spirituelle en soi. Les démocraties peuvent-elles tenir debout toutes seules ? Comment peuvent-elles éviter d’être tiraillées par l’excès de désirs des uns et des autres, par la maximisation des libertés de chacun, par la surenchère des demandes de droits, qui risquent d’aboutir à la guerre de tous contre tous.  La démocratie est menacée en permanence par ces différentes formes de corruption que sont la démagogie, la ploutocratie, l’exclusion, le basculement dans le totalitarisme dur ou doux (le politiquement correct). C’est une construction permanente, ce n’est jamais un acquis définitif. Or, l’on a tendance à s’y habituer, à considérer qu’elle va de soi, et du coup à moins bien mesurer tout ce qu’elle représente et à la critiquer sans bien la défendre. C’est un régime politique qui est fragile et doit en permanence se mettre en tension, se réactiver lui-même. Quel est donc le théologico-politique qui pourrait la soutenir efficacement, et qui soit audible non seulement par les chrétiens, mais aussi par les non-chrétiens, par les agnostiques ou les athées, dans le cadre de la laïcité. Quel est le cadre théologico-politique de la démocratie laïque ?

Question difficile, pour laquelle il n’y a pas de solution toute faite, mais incontournable si l’on veut poser en profondeur les problèmes de notre société. Pour contribuer au débat, je proposerai de raisonner en cinq temps, en cinq étapes.

1ère étape

Ce que l’histoire nous a appris, c’est que les relations entre le politique et le religieux (au sens large du terme) sont,  par nature,  à la fois inéluctables et difficiles. C’est en quelque sorte un couple infernal. Ils ne peuvent ni s’annihiler, ni fusionner, ni se séparer complétement. Contraints de vivre ensemble, ils sont en permanence tentés de s’instrumentaliser l’un l’autre. Comment organiser une coexistence pacifique, voire une fécondation heureuse entre ces deux pôles, voilà une des grandes questions de nos sociétés ! Cela ne va jamais de soi, il n’y a pas de modèle préétabli,  ce sont des constructions tantôt empiriques, tantôt intellectuelles, parfois durables, bien que jamais assurées de leur permanence, et toujours susceptibles d’être remises en cause. La règle d’or en la matière consiste à mon avis à se référer à cette sage doctrine des pères de l’Eglise, parfois utilisée pour caractériser les relations entre les trois personnes de la Trinité, mais dont la portée m’a toujours paru extensible à bien d’autres domaines : « Distinguer sans séparer, unir sans confondre ». Cela vaut parfaitement selon moi pour les relations entre le politique et le religieux. Reste à voir ce que cela signifie dans chaque circonstance. A commencer par le cadre démocratique dans lequel nous agissons désormais.

2ème étape

La démocratie présente une double face, une double nature. Il faut en effet distinguer la démocratie procédurale de la démocratie fondamentale. La démocratie procédurale, c’est le régime des libertés publiques, de la libre expression, des élections, des contre-pouvoirs ; elle peut fonctionner avec des hommes et des femmes ordinaires, moyennement vertueux ; mais elle a beaucoup de mal à accomplir vraiment son propre projet, dès lors qu’on le prend vraiment au sérieux. En effet, le projet démocratique est utopique et ambitieux, et c’est en ce sens que l’on peut parler de la démocratie comme d’une valeur spirituelle. C’est un projet qui, par certains côtés est simple et naturel, car les êtres humains se parlent et sont d’accord pour coopérer tant que leurs désirs ne se heurtent pas trop. En revanche, dès que l’on entend garantir effectivement la dignité de chacun, dès que l’on veut faire de chaque citoyen un roi, un prophète ou un prêtre, selon la belle formule de John Dewey, dès que l’on définit la démocratie, comme j’aime le faire, comme le régime politique qui veut donner à chacun des chances égales de donner le meilleur de lui-même, tant pour lui-même que pour enrichir la société, les choses deviennent beaucoup plus compliquées. On est alors loin du compte. La démocratie n’est plus réelle, le principe d’égale dignité est bafoué par les inégalités, les exclusions, les injustices, les violences de tous ordres. Les meilleures politiques ne suffisent pas à résoudre ces problèmes. Leur solution suppose une société civile active et citoyenne,une implication dans un certain type de rapport à l’autre, une capacité de vertu, comme l’avait noté en son temps Montesquieu. Autant la démocratie procédurale peut fonctionner avec un niveau relativement faible d’éthique, avec des risques de dégradation, autant son accomplissement en tant que démocratie vraiment réalisée, comme le marxisme le prétendait, suppose un très fort investissement de nature spirituelle. C’est dans cette perspective que l’on peut parler de la nature transcendante de la démocratie. Comment donc rendre opérationnelle cette dimension- là, dans une société laïque ?

3ème étape

Je voudrais dire ici un mot sur la démarche que nous menons au sein de Démocratie Et Spiritualité[1]. Il s’agit précisément de trouver ce délicat équilibre entre ces deux pôles, distingués, mais non séparés, unis mais non confondus, la démocratie d’une part, et les spiritualités d’autre part, ce qui englobe les religions instituées, mais aussi toutes les spiritualités informelles, tous  les bricolages spirituels dont parle Mme Hervieu-Léger. Comment parvenir à une authentique fécondation mutuelle ? D’abord en reconnaissant que les démocraties ont besoin de l’apport des traditions de sagesse pour avoir un rapport au temps moins superficiel et plus inscrit dans la durée, pour sensibiliser et responsabiliser  au rapport à l’autre, particulièrement à l’autre en difficulté, pour valoriser la dimension symbolique des débats, si importante et si souvent négligée, pour appeler à la sobriété  et à la méfiance vis-à-vis de l’argent, pour mettre des barrières en face de l’égoïsme. Les spiritualités ont donc beaucoup à apporter aux démocraties, pour les aider à mieux  fonctionner et à se préserver de leurs tendances négatives. Cela est généralement bien admis, et on le comprend facilement, par les milieux religieux. Mais il faut aussi regarder l’autre versant de ce nécessaire apport réciproque : les démocraties ont aussi beaucoup à apporter aux spiritualités et aux religions. Elles leur servent de garde-fous en les obligeant à la tolérance, au respect de la différence, en les confrontant à l’altérité de ceux qui ne partagent pas leur manière de voir et ont pourtant droit au même respect, au même amour pourrait-on dire. Cela ne va pas de soi, car il est difficile de se donner la mission de porter une vérité ultime sans être fortement tenté de l’imposer d’une manière ou d’un autre. Et cela d’autant plus qu’on la sent fragile et que l’on a du mal à convaincre. Les religions et les spiritualités ne fonctionnent pas de la même façon selon qu’elles se déploient dans un contexte démocratique ou non. Il faut que les croyants l’acceptent, avec humilité, comme une manière de s’auto-préserver.

Cet apport mutuel entre démocratie et spiritualité, il ne relève d’aucun catalogue. Il est à inventer au cas par cas, en fonction des situations, compte tenu du contexte. C’est en quelque sorte ce que nous avons essayé de faire avec ce projet de Pacte Civique, qui vise, face aux trois dettes qui menacent la société démocratique, la dette sociale, la dette écologique et la dette financière, à augmenter le niveau de qualité démocratique en promouvant une sobriété créative, juste  et fraternelle, grâce à un ensemble d’engagements, qui portent à la fois sur les comportements personnels, sur les modes de fonctionnement des diverses formes d’organisation et sur les institutions et politiques publiques[2].

4ème étape

Comment se situe le christianisme dans cette problématique ? Son identité actuelle me parait écartelée entre le relativisme démocratique et la radicalité évangélique. La formalisation de l’identité chrétienne entre en conflit potentiel avec le relativisme, tandis que, simultanément, la cristallisation de l’appel de l’Evangile dans des formes trop extérieures et rigides risque de trahir l’esprit et la radicalité de l’Evangile. L’accès à cette radicalité est ardu, mais doit rester toujours ouvert.

Cela peut nous conduire à regarder autrement le christianisme. Le regarder moins comme un bloc de type idéologique que comme un système qui unit en son sein des valeurs différentes, qui peuvent apparaître de prime abord comme contradictoires, mais sont en fait profondément complémentaires. Quelle est en effet la théologie politique de l’Evangile ? il nous dit trois choses : D’abord, « rendez à César ce qui est à César », ce qui peut avoir plusieurs interprétations possibles, de la séparation complète des domaines  à l’acceptation de règles éthiques différentes dans chacun de ceux-ci ; ensuite, il faut payer l’impôt, donc accepter la loi de César ; enfin, on peut transgresser la loi lorsqu’elle manque à l’évidence de sens (et donc cueillir des épis le jour du sabbat si l’on a trop faim) : la loi , oui, le légalisme non, en somme ! Nous avons donc à trouver en permanence un équilibre entre ces trois tendances. C’est là aussi une construction permanente.

J’ai essayé pour ma part de traduire cela en détectant dans l’Evangile ces trois cultures du développement humain que sont la résistance, la régulation et l’utopie, que nos cultures politiques ont mises en valeur de leur côté et à leur manière[3]. Ce qui est clair, c’est que le christianisme ne donne pas une solution toute faite à ces sujets ; il invite à une approche existentielle. Si on se situe dans cette perspective d’entrecroisement entre démocratie et spiritualité, on est conduit à présenter le christianisme comme une religion de service, de service de la démocratie « valeur spirituelle », plutôt que comme une religion qui cherche à imposer son propre message ou son identité à la démocratie. Droit et même devoir d’expression et de conviction, bien sûr, mais au service aussi  de personnes qui pensent différemment et dont les points de vue doivent être pris en compte. Avec nécessairement une préoccupation forte pour la justice sociale et pour les plus fragiles, pauvres, exclus, précaires. Dans cette approche, le christianisme ne peut pas servir directement de surplomb, de clef de voûte, de théologico-politique, dans la société démocratique. Où donc le trouver ?

5ème étape

A ce stade, il me parait nécessaire de faire un rappel, fût-il gênant : La déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est édictée expressément « en présence et sous les auspices de l’Etre suprême ». Cette formule est présente dans le texte même, reproduite en tant que telle par exemple  dans la cour de l’Hôtel Matignon. Ce n’est pas rien tout de même, et ce n’est presque jamais mentionné. Ainsi, les constituants ont ressenti la nécessité, dans le moment même où ils horizontalisaient  la société en proclamant que « les hommes naissent libres et égaux en droits »,de réaffirmer parallèlement l’existence  nécessaire d’une verticalité, même s’il s’agit d’une verticalité particulière, fortement influencée par la franc-maçonnerie. On l’a oublié, sinon occulté, tant du côté des laïcs purs et durs que du côté des chrétiens qui ne reconnaissent pas exactement là le Dieu de Jésus. Et pourtant, on pourrait se retrouver tous sous une formulation de ce type, charge à chacun de lui donner un contenu qui peut différer.

En pratique, il y a bien eu constitution d’un surplomb, d’un autre surplomb, qui, jusqu’à présent, faisait de fait consensus. Ce surplomb, ce théologico-politique, c’est l’économie, c’est le progrès économique lui-même. Qu’est-ce qui a uni la société ces derniers temps, c’est le souci de se développer, de croître. L’économie, il est vrai, lorsqu’elle fonctionne à peu près bien, présente bien des avantages : elle canalise les désirs, les oriente, stimule la créativité, mobilise et gratifie l’effort, tandis que les conflits auxquels donnent lieu le « doux commerce » sont moins brutaux que les conflits guerriers. Le problème est que nous sommes sans doute au bout de ce théologico-politique la, sa dérive toxique vers l’argent fou et roi étant possiblement son chant du cygne.

Que faire dans ces conditions ? Nous avons besoin de retrouver ou de maintenir une verticalité, une transcendance, mais nous avons du mal à la nommer. Plusieurs hypothèses sont alors possibles :

  • Un théologico-politiquedémocratique lui-même en débat permanent, et pourquoi pas pluraliste. C’est le débat sur le métapolitique qui fonderait peu à peu, par dialogue et dispute, ce nouveau théologico-politique.  Nous n’en sommes pas très loin, de fait, lorsque l’adhésion à la démocratie s’avère de fait principielle, non motivée, sinon par une sorte d’acte de foi transcendant les explications ; c’est au niveau des justifications, des raisons de l’adhésion, que les difficultés commencent et sont plus difficiles à maîtriser.
  • Peut-on alors tenter d’approfondir et de définir davantage, au-delà d’une simple adhésion de principe à la démocratie, ce qui pourrait fonder ce nouveau théologico-politique acceptable par tous. Il pourrait se jouer entre quatre termes : la nature de la personne, la personne de la nature, l’altérité et la totalité.

La nature de la Personne : les droits de l’homme sont un moyen pour permettre à la personne de se constituer et de donner le meilleur d’elle-même ;  la personne ne saurait de définir comme une simple addition de droits, elle est bien plus que cela, même si elle a profondément besoin de cela ; qu’est-ce que la personne, être de relation, sa singularité, son unicité, où commence-t-elle, ou finit-elle, en quoi est-elle transcendante ?

La personne de la Nature : comme la personne, la Nature possède une certaine densité qui mérite le respect, et pas seulement parce qu’elle nous est vitale, mais aussi  parce qu’elle présente un certain caractère sacré que l’écologie vient à sa manière rappeler.

Altérité et Totalité: Ces deux termes ne peuvent être séparés. Le respect de l’altérité est essentiel pour fonder la singularité comme richesse et non comme menace. Mais les singularités ne peuvent s’épanouir que reliées au sein d’un Tout qui assure un minimum de cohérence et  qu’elles ont d’ailleurs pour fonction d’enrichir, bien au-delà d’elles-mêmes. On pourrait ainsi définir la démocratie comme le régime politique qui vise à permettre l’émergence des plus grandes singularités dans le maximum de totalité, ce qui ne va pas sans nécessaires autolimitations. On peut ainsi voir le plan divin, dans une perspective teilhardienne, comme une effervescence de créativité et de singularité soumise à un principe d’unité rassemblant la totalité.

En définitive, la difficulté, voire l’impossibilité de définir, « une fois (une foi !) pour toutes » le théologico-politique d’une démocratie sécularisée, laïque et pluraliste, ne doit pas nous décourager, mais bien plutôt nous stimuler. Face à l’impasse du désenchantement du monde, il est plus que jamais nécessaire d’aller de l’avant en cherchant de nouvelles voies,  bien d’autres que celles qui viennent d’être présentées étant sûrement possibles.

[1] www.democratieetspiritualite.org
[2] www.pacte-civique.org
[3] Jean-Baptiste de Foucauld, l’Abondance frugale, chapitre 4, Odile Jacob, 2010.

 

A propos Jean-Baptiste de Foucauld

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